Vaccins anti-Covid-19 : Pasteur et Sanofi, symboles du recul de la recherche française ?

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L’annonce par l’Institut Pasteur, lundi, de l’abandon de son principal projet de vaccin contre le Covid-19, qui s’ajoute au retard pris par le vaccin développé par Sanofi, symbolise pour beaucoup le recul de la recherche française. Un constat qui mérite d’être nuancé.

Pour les vaccins à la française, il va falloir attendre. Après le retard annoncé début décembre par Sanofi, l’Institut Pasteur a officialisé, lundi 25 janvier, l’abandon des recherches de son principal projet de vaccin contre le Covid-19, qu’il développait en partenariat avec l’Américain Merck.

Cette annonce a provoqué dans la classe politique, à droite comme à gauche, une vague de commentaires indignés sur les réseaux sociaux, qui y voient la preuve du recul de la recherche française sur la scène mondiale.

"En pleine course contre la montre, l’Institut Pasteur jette l’éponge sur son principal projet de vaccin, tandis que Sanofi annonce une sortie retardée à la fin de l’année, faute d’efficacité, après des annonces en grande pompe. Ce déclassement scientifique est un camouflet", a tweeté le groupe Les Républicains de l’Assemblée nationale.

"Pas de vaccin au pays de Pasteur ! Quel symbole ! Voilà où mènent la clochardisation de la recherche publique, le primat du privé, le triomphe du management et du profit. Les recettes de Macron mènent au déclin. Il est temps de dégager les gouvernants qui nous ont conduits là", a déploré pour sa part le député La France insoumise Bastien Lachaud.

L'institut Pasteur travaillait sur un vaccin utilisant comme base celui contre la rougeole. Pour le concevoir et le distribuer, l’institut de recherche français s'était allié au laboratoire pharmaceutique MSD – nom du groupe américain Merck hors des États-Unis et du Canada. MSD avait racheté l'an dernier la société de biotechnologie autrichienne Themis, avec laquelle Pasteur travaille depuis plusieurs années sur l'élaboration de différents vaccins, dont celui contre le Covid-19. Mais lundi, l’Institut Pasteur a annoncé l'interruption du travail sur ce projet de vaccin, faute de résultats probants lors des premiers essais cliniques.

"En réalité, c’est plutôt Themis et Merck qui décident d’abandonner et cet échec n’a pas grand chose à voir avec les moyens de l’Institut Pasteur", nuance Jacques Haiech, professeur émérite de biotechnologie à l’université de Strasbourg, contacté par France 24. "Il y a une part de hasard dans la recherche vaccinale. L’option choisie par l’Institut Pasteur n’était tout simplement pas la meilleure."

"Le vaccin n’est pas un produit blockbuster"

L'Institut Pasteur a par ailleurs précisé dans son communiqué qu'il poursuivait ses travaux sur ses deux autres projets de vaccin contre le Covid-19, à un stade toutefois préliminaire. "Le premier, administrable par voie nasale, est développé avec la société de biotechnologie TheraVectys, issue de l'Institut Pasteur et spécialisée dans la mise au point de vaccins. Le second est un candidat vaccin à ADN", est-il indiqué.

S’il est difficile de nier que ce type de recherche repose sur des paris gagnants ou perdants, cet abandon n’en reste pas moins une mauvaise nouvelle pour l’industrie pharmaceutique française. D’autant qu’il s’ajoute à l’annonce de Sanofi qui a averti début décembre que son vaccin développé avec le britannique GSK avait pris du retard et ne serait prêt que fin 2021, là encore en raison de résultats moins bons qu'escompté. Ce dernier projet de vaccin repose sur une technologie à base de protéine recombinante, et non à ARN messager, la solution utilisée par ceux déjà commercialisés par Pfizer-BioNTech et Moderna.

"Au-delà des politiques d’austérité, qui sont bien réelles et qui ont un impact sur les capacités de la recherche française, il y a surtout la disparition des centres de recherches de l’industrie pharmaceutique française, qui préfère depuis plusieurs années externaliser, estime Jacques Haiech. Pour elle, le vaccin n’est pas un produit blockbuster."

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L’exemple de Sanofi est tout à fait parlant. Le laboratoire français a confirmé le 18 janvier la suppression de 1 700 emplois en Europe, dont plusieurs centaines de postes recherche & développement (R&D), notamment en France. Le groupe avait indiqué fin 2019 vouloir rationaliser ses dépenses, avec un objectif de deux milliards d'euros d'économies d'ici à 2022, notamment en arrêtant la recherche dans le diabète, l'un de ses cœurs de métier traditionnel, ainsi que dans le cardiovasculaire. Dans le même temps, Sanofi investissait dans plusieurs start-up de la biotechnologie, tout en distribuant en avril 2020 à ses actionnaires près de 4 milliards d’euros de dividendes.

"Cela pose la question des efforts faits par les industriels comme Sanofi sur la recherche, alors même que celle-ci a été largement subventionnée par l’État via le crédit impôt recherche (CIR)", souligne Olivier Berné, astrophysicien au CNRS contacté par France 24 et membre du collectif RogueESR, qui se bat "pour un projet juste et ambitieux dans l’enseignement supérieur et la recherche en France".

"Qu’en est-il de la qualité du travail scientifique de recherche qui est fait dans ces entreprises ? Comment se fait-il que Sanofi ait licencié de nombreux chercheurs malgré les subventions de l'État, et continue de le faire au moment où il faudrait des avancées ?", interroge le chercheur, pour qui "cela est d'autant plus étonnant qu'en parallèle les ressources propres des laboratoires publics ont été asséchées ces dernières années".

Washington met 10 milliards de dollars sur la table

"On a perdu la course au vaccin contre le Covid", après avoir empoché "1,5 milliard d'euros de crédits d'impôts divers depuis dix ans", abonde la CGT. Selon le syndicat, Sanofi comptait plus de 6 300 chercheurs en 2008. Ils seront moins de 3 500 après la future restructuration.

Malgré tout, est-il juste de parler d’échec de la recherche française alors que l’Union européenne (UE) dans son ensemble a montré ses limites ? "L’UE n’a pas été capable de mettre autant d’argent sur la table que les États-Unis : quand Washington ajoutait 10 milliards de dollars aux financements de crise sanitaire avec l’opération Warp Speed dès le mois de mai 2020, Bruxelles disposait de son côté d’une enveloppe légèrement supérieure à 3 milliards de dollars", écrit Anne Bucher, ancienne directrice générale de la Santé à la Commission européenne, dans une note pour le think tank Terra Nova, publiée le 22 janvier, sur les enseignements à tirer de la course aux vaccins contre le Covid-19.

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Anne Bucher cite notamment la Barda (Bio-medical Advanced Research and Development Authority), établie en 2006 aux États-Unis, qui vise notamment à maintenir une capacité de production nationale de vaccins et à attirer les chercheurs : "Les subventions à la recherche et à l’investissement ont en effet pour contrepartie l’implantation d’unités de production sur le sol national." Une politique industrielle en matière de santé qui contraste avec celle de l’UE. La Commission européenne vient en effet seulement d’adopter, en novembre 2020, un projet d’Union européenne de la santé.

Par ailleurs, les start-up américaines des biotechnologies s’appuient largement sur l’argent des fonds de capital-risque, bien plus développés aux États-Unis : une étude du cabinet de conseil McKinsey and Company relevait ainsi en 2019 que les biotechs en Europe recevaient cinq fois moins de financements privés que leurs homologues américaines.