Vaccination en Ehpad : "Certains ont peur de servir de cobaye"

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La campagne de vaccination dans les maisons de retraite et Ehpad est envisagée avec impatience. Cependant, les professionnels s'interrogent sur le calendrier, sur les modalités ainsi que sur le recueil du consentement de leurs pensionnaires, pas toujours en pleine possession de tous leurs moyens cognitifs.

La France dévoile petit à petit sa stratégie vaccinale qui devrait commencer fin décembre selon le Premier ministre, Jean Castex. Parmi les personnes prioritaires dans le plan français : les personnes âgées, et plus particulièrement les résidents d'Ehpad (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) qui ont payé un lourd tribut à l'épidémie de Covid-19. Ces derniers ont représenté près de la moitié des décès enregistrés en France depuis le début de la pandémie, avec 25 000 décès pour un total de 60 000.

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Partant de ce constat, le gouvernement français a mis ce public au cœur de la première phase de vaccination. Celle-ci "s'échelonnera sur une période de six à huit semaines, pour tenir compte du délai de vingt et un jours [entre les deux injections nécessaires à la vaccination]", a expliqué le Premier ministre. Elle concerne "les personnes les plus âgées accueillies dans des établissements comme les Ehpad", soit environ un million de Français.

"Nous allons recevoir le vaccin par les officines avec lesquelles nous travaillons habituellement. La vaccination va être réalisée par le médecin traitant de notre établissement ou le médecin coordinateur. Le vaccin viendra aux résidents", détaille Eve Guillaume, directrice de l'Ehpad public Lumières d'Automnes à Saint Ouen, près de Paris, interrogée par France 24. "Il faut envisager des renforts de médecin, car beaucoup d'établissements n'en ont pas à leur disposition. Ce sont des ressources difficiles à recruter. On compte sur le renfort des médecins de ville."

Le calendrier du gouvernement inquiète et interroge cependant les professionnels :

"À titre expérimental, ici ou là, on pourra peut-être (commencer) fin décembre, mais je serais extrêmement prudent", a ainsi tempéré cette semaine sur France Inter Pascal Champvert, président de l'association de directeurs de maisons de retraite AD-PA.

"Le gros de la campagne de vaccination", pour les 7 000 Ehpad de France, démarrera plutôt "dans la deuxième semaine de janvier", a également estimé sur RTL Florence Arnaiz-Maumé, déléguée générale du syndicat d'établissements privés Synerpa.

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Chaque résident ne pourra être vacciné qu'à l'issue d'une consultation médicale préalable destinée à l'informer des risques éventuels et recueillir son consentement. Autant d'étapes qui font dire aux professionnels du secteur que l'échéance de fin décembre paraît difficile à respecter, du moins à grande échelle, sachant que le véritable "top départ" devra de toute façon attendre l'autorisation de mise sur le marché de l'Agence européenne du médicament, et un avis de la Haute autorité de santé.

Un recueillement du consentement difficile ?

D'ici quelques jours, les autorités doivent adresser aux professionnels un protocole précisant la marche à suivre, avec notamment des directives très attendues sur la manière de recueillir le consentement des personnes âgées atteintes de troubles cognitifs, tels que la maladie d'Alzheimer.

Ces patients constituent entre un tiers et deux tiers des résidents, selon les établissements, et le cadre juridique qui doit leur être appliqué n'est pas toujours clair, car la plupart ne sont pas placés sous tutelle ou curatelle.

L'AFP illustre d'un exemple ce cas de conscience. Solange, 90 ans, résidente dans un Ehpad du Bas-Rhin, est désormais incapable de décider par elle-même

"Elle ne comprend pas ce qui se passe. Je dois à chaque fois lui réexpliquer pourquoi je porte un masque", soupire son fils Frédéric, 58 ans.

C'est à ce dernier qu'il revient de trancher en tant que tuteur de la vieille dame.

"Le médecin vient de me demander mon accord, et j'ai dit oui", explique Frédéric, qui relève que sa mère, lorsqu'elle pouvait encore décider seule, "n'était pas contre, puisqu'elle se faisait vacciner tous les ans contre la grippe".

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Un point de comparaison approuvé par Eve Guillaume, qui ne se fait pas trop de souci quant au recueillement du consentement.

"On a l'habitude de recueillir l'assentiment et le consentement des résidents. Nous le faisons régulièrement pour le vaccin contre la grippe et d'autres actes médicaux", explique la directrice d'Ehpad. "Si les résidents ne sont pas en mesure de donner leur consentement, nous échangerons avec la famille ou alors avec leurs tuteurs. Toute la difficulté va être de recueillir le consentement de ces personnes-là, puisqu'en période de fête il sera peut-être moins facile de les joindre."

Plusieurs représentants du secteur, soucieux d'éviter toute contestation ultérieure, réclament que le consentement soit formalisé par écrit. D'autres s'y opposent, à l'instar de l'Association nationale des médecins coordonnateurs en Ehpad (MCOOR) "Pour son président, le docteur Gaël Durel, ce formalisme "risque d'augmenter la défiance des résidents et de leurs familles [envers le vaccin]", estime-t-il. "Quand je prescris un Doliprane, je ne demande pas un consentement écrit à la personne."

Une défiance à combattre

Selon Le Monde, les premiers sondages réalisés par quelques directeurs d’Ehpad indiquent qu’à peine 25 % à 30 % de leurs pensionnaires seraient candidats à la vaccination, un autre tiers est hésitant, le dernier farouchement opposé. Le gouvernement entend bien combattre cette défiance par la diffusion d’informations sur le vaccin.

La défiance peut d'ailleurs aussi concerner les salariés des Ehpad : selon un sondage interne réalisé récemment par la Fehap – qui représente les établissements privés non lucratifs – 76 % des soignants ne souhaitent pas se faire vacciner. Les pensionnaires, eux, n'y sont favorables qu'à une courte majorité de 53 %.

"Le taux de personnel soignant qui souhaite se faire vacciner est vraiment très bas", déplore Eve Guillaume qui, elle, souhaite se faire vacciner "quand son tour sera venu". "Tout l'enjeu va être d'informer avec toute la transparence possible. Les soignants ne sont pas dans le premier cercle prioritaire, virgule ce qui nous laisse du temps pour les informer [et les convaincre]".

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Une enquête réalisée il y a quelques jours par l’institut IFOP pour le Journal du Dimanche a révélé que 59 % des personnes interrogées n’avaient pas l’intention de se faire vacciner avec les récents vaccins au Covid-19. Autrement dit, six personnes sur dix. Or, les autorités cherchent par le biais du vaccin à atteindre un seuil d’immunisation de la population suffisamment important pour contrôler l’épidémie. Le Conseil Scientifique a fixé ce seuil à 65 %.

"Certains ont peur de servir de cobaye. On attend d'être vraiment rassurés", explique à l'AFP Georges Gerfault, 95 ans, qui réside dans une maison de retraite de Créteil, près de Paris.

Pour autant, "bien sûr qu'on a envie d'être libérés du virus, parce qu'on en a marre de ne plus voir nos enfants et petits-enfants", poursuit le vieil homme. "Si le vaccin marche, on nous rendra notre liberté", espère-t-il.

Avec AFP