Non, le vaccin Gardasil contre les infections à papillomavirus n'est pas "dangereux et inefficace", expliquent les experts

Le vaccin Gardasil 9 est recommandé en France comme dans de nombreux pays chez les jeunes filles et les jeunes garçons pour prévenir l'apparition de lésions précancéreuses liées au papillomavirus. Des publications très partagées sur les réseaux sociaux s'inquiètent de la volonté du gouvernement d'étendre la couverture vaccinale du Gardasil, jugeant ce produit non seulement "inefficace" contre les cancers, mais aussi "dangereux" du fait de nombreux effets secondaires graves. C'est faux, répondent les experts interrogés par l'AFP: la vaccination contre les infections à papillomavirus réduit fortement le risque de cancer, et les données de pharmacovigilance ne relèvent pas de sur-risque de maladies graves liées à ce vaccin.

"Que penser du #Gardasil, vaccin contre le papillomavirus? Dr Gérard Delépine prend le temps de vous répondre. Et si vous preniez le temps de le lire? 'Ne vaccinez ni filles, ni garçons : un vaccin dangereux et inefficace contre le cancer'", tweete le 21 décembre Alexandra Henrion-Caude, un message vu 84.000 fois et partagé plus de 1.500 fois.

En commentaire, des parents s'inquiètent: "J'ai vacciner [sic] ma fille de 15 ans, au Gardasil. Une amie âgé de 38 ans a déclaré un cancer du col utérin dû au HPV. Ça m'a décidé. Et maintenant, je lis ça. Qu'est ce que j'ai fait à ma fille là ? J'ai refusé l'anti-covid pour des raisons évidente [sic] et là [émoticône de visage affolé] ? "

Alexandra Henrion-Caude, généticienne, a déjà fait des déclarations trompeuses par le passé, dont certaines ont été vérifiées par l'AFP, notamment au sujet de la pandémie de Covid ou de la vaccination anti-Covid.

Dans son tweet du 21 décembre, cet ex-chercheuse de l'Inserm relaie une tribune d'un autre chercheur, Gérard Delépine, publiée sur le site de France Soir la veille, le 20 décembre, et intitulée: "Ne vaccinez ni filles, ni garçons par Gardasil: un vaccin dangereux et inefficace contre le cancer".

Capture d'écran du site France Soir le 6 janvier 2023

Gérard Delépine, avec son épouse Nicole - dont des affirmations erronées ont déjà été démystifiées par l'AFP Factuel - s'est fait connaître en France en s'opposant aux mesures de confinement, au port du masque, et pour avoir défendu l'utilisation de l'hydroxychloroquine, un anti-paludéen que l'OMS (Organisation mondiale de la santé) a déconseillé en mars 2021 d'utiliser comme traitement préventif contre le Covid-19 faute de preuve d'efficacité.

Dans ce texte, l'ex-chirurgien s'empare du sujet en réaction, dit-il, à "la promotion de la vaccination anti-HPV (papillomavirus humain)" en cours, rappelant que : "notre président a déploré qu''un tiers des jeunes filles et moins de 10% des garçons se font vacciner', se déclarant 'ouvert à une vaccination obligatoire' sur le sujet".

En effet, le 9 décembre, le chef de l'Etat a évoqué la vaccination des adolescents - filles et garçons - contre les infections à papillomavirus, lors d'une session du Conseil national de la refondation (CNR) consacrée à la santé des jeunes, à Fontaine-le-Comte près de Poitiers (Vienne).

En France métropolitaine, la couverture vaccinale des adolescentes de 15 à 18 ans contre ces infections est estimée à 43,6%, selon une étude de l'agence Santé Publique France publiée fin novembre.

Elle est "loin de l'objectif de 60%" du plan cancer 2014-2019, relève SPF. Elle apparaît aussi parmi les plus faibles d'Europe, alors que des pays comme la Finlande, la Hongrie, la Norvège, l'Espagne, le Royaume-Uni ou la Suède comptent plus de 70% d'adolescentes vaccinées.

Recommandée en France chez les filles depuis 2007, la vaccination contre les infections à HPV l'est aussi chez les garçons depuis 2021.

Dans ce contexte, et sachant que l'infection à papillomavirus humains (HPV) est l'infection sexuellement transmissible (IST) la plus fréquente avec 80% des personnes touchées au cours de leur vie, selon la Haute autorité de santé, Emmanuel Macron a effectivement dit qu'il n'"exclu(ait) pas qu'on aille vers la vaccination obligatoire".

"Mais comment peuvent-ils être aussi ignorants des résultats très inquiétants de cette vaccination dans le monde réel ?", s'insurge M. Delépine. Dans sa tribune, un encadré proclame: "1er mensonge: les vaccins anti HPV auraient montré qu'ils étaient efficaces contre le cancer".

Capture d'écran du site de France Soir le 6 janvier 2023

Une protection du vaccin contre les cancers

"Les essais initiaux n'ont pas étudié l'effet contre le cancer mais seulement contre les infections par les souches visées par les vaccins", assure la tribune relayée sur les réseaux.

Interrogé par l'AFP, le laboratoire MSD, qui commercialise le Gardasil 9 en France (Merck aux Etats-Unis), a répondu le 5 janvier: "il peut se passer entre 10 et 30 ans entre l’infection par le papillomavirus et l’apparition du cancer du col de l’utérus: ce délai n’est pas compatible avec des études cliniques sur ce critère".

Le professeur Jean-Luc Prétet, directeur du Centre national de référence sur les papillomavirus, interviewé par l'AFP le 5 janvier, explique que "les essais cliniques n’ont pas été menés avec comme 'end point' [ce qui doit être mesuré dans une étude , NDLR] les cancers, tout simplement parce que il y a des lésions précancéreuses que l’on opère et on guérit les femmes, donc vous vous rendez bien compte qu’éthiquement on ne va pas laisser les femmes faire des cancers… ".

Mais, renchérit-il, "dans une étude clinique démontrant une efficacité contre les lésions de haut grade de plus de 95%, il est aisé d’en déduire l’efficacité contre les cancers qui sera observée plusieurs années après".

"Il y a une vraie protection du vaccin contre les cancers, c’est clairement démontré par les études épidémiologiques", insiste le spécialiste.

Un des arguments utilisés par M. Delépine pour prouver l'inefficacité du vaccin est justement "L’absence de lien de causalité exclusive démontré entre infection à HPV et cancer".

Interrogé par mail le 4 janvier, le laboratoire MSD a expliqué: "sans virus HPV, pas de lésions précancéreuses ; sans lésions précancéreuses, pas de cancer du col de l’utérus. Donc, si le vaccin est efficace contre les lésions précancéreuses, il est aussi efficace contre les cancers. L’efficacité des vaccins sur ces critères varient entre 97 et 100%".

M. Prétet abonde: "De nombreux arguments forts biologiques et épidémiologiques prouvent que les HPV haut risque sont les facteurs responsables des cancers du col de l’utérus. Cliniquement plus de 99% des cancers du col sont associés à des HPV persistant dans la muqueuse. La toute petite fraction qui reste peut-être liée à des problématiques techniques de détection du virus".

M. Prétet balaye aussi l'exemple du lapin rapporté par M. Delépine, qui soutient: "On n’a jamais réussi à créer un cancer chez une lapine en infestant son col de l’utérus par des HPV, alors qu’on fait apparaître un cancer cutané en badigeonnant de goudron la peau d’un lapin".

Un argument "étonnant et non recevable" pour le professeur Prétet, qui rappelle que "les papillomavirus sont spécifiques d'espèces". "Un HPV ne peut pas donner de cancer du col chez un lapin chez qui il ne pourra probablement même pas se multiplier".

Pas d'effet carcinogène du vaccin anti-HPV

Afin d'encourager la vaccination en France, la présidente de MSD France, Clarisse Lhoste, a cité à l'AFP le 4 janvier des pays comme l’Australie, la Suède, le Canada qui "sont en passe d’éliminer les cancers liés au HPV grâce à la vaccination et au dépistage".

Un succès battu en brèche par le Dr Delépine, qui assure, à grand renfort de graphiques, que dans les pays les plus vaccinés, comme l'Australie, le nombre de cancers invasifs ne diminue pas, voire augmente.

Capture d'écran du site de France Soir le 6 janvier 2023

"C’est une interprétation erronée de ce graphique", réagit le Pr Prétet, qui fait remarquer: "déjà, si on veut être jusqu’au-boutiste, l’augmentation date de 2003, quand il n'y avait pas de vaccin". Le premier vaccin contre les infections à papillomavirus a été commercialisé en 2006, et la campagne de vaccination australienne a démarré en 2007.

"Ensuite même si on suit cette logique à partir de 2006, ça voudrait dire que quand on vaccine, tout de suite un cancer apparaît ?", s'étonne le professeur, expliquant qu'"aucun agent accusé d'être carcinogène ne provoque de cancers avant plusieurs années ou décennies".

Une interprétation erronée des chiffres officiels australiens avait déjà été démystifiée par AFP Factuel en juillet 2020, ici. Le graphique utilisé par les autorités sanitaires australiennes, avertissaient ces dernières, n'étaient pas basées sur des registres de cancers mais sur des projections.

Dans tous les cas, "cette augmentation, si elle existe, ne touche surement pas les femmes vaccinées, ce sont des femmes qui sont plus âgées, autour de 45 ans", ajoute le spécialiste.

L'augmentation de l'incidence des lésions de haut grade et des cancers chez des femmes non-vaccinées peut être attribuée à une plus grande exposition au virus "due à une modification des comportements sexuels", "une meilleure couverture du dépistage" ou encore "des différences dans les modalités de recueils des données épidémiologiques", rappelle M. Prétet, qui conclut qu'il faut "être vigilant à ne pas relier cette augmentation avec l'introduction des vaccins qui bien que contemporains et ne peuvent pas biologiquement être reliés".

M. Delépine cite également une étude suédoise pour prouver un risque accru de cancer avec la vaccination. Interrogé le 5 janvier par l'AFP, Francesco Salvo, responsable du centre de pharmacovigilance de Bordeaux, dénonce "des chiffres inexacts et une sélection aléatoire et malveillante des données".

L'étude intitulée "Augmentation de l'incidence du cancer du col de l'utérus en Suède en rapport avec l'histoire du dépistage", "montre juste l’importance d’un dépistage adéquat chez les patientes. L’incidence des cancers 'augmente' car on sait mieux les chercher et les diagnostiquer".

Pas d'effet indésirable sévère

M. Delépine fait aussi état d'"accidents post vaccination graves" avec le Gardasil. D'autres publications sur les réseaux en décembre s'alarment aussi à ce sujet, comme ce tweet qui assure que "le nombre d'effets secondaires graves après une vaccination est près de trois fois plus important que le risque d'être atteinte d'un cancer du col utérin".

Capture d'écran de Twitter le 6 janvier 2023

Le vaccin Gardasil 9 ne présente pas d’effets indésirables sévères d’après les autorités sanitaires.

Selon l'Agence européenne du médicament, ses principaux effets secondaires sont les suivants: "réactions au site d'injection (rougeur, douleur et gonflement) et maux de tête".

En 2015, dans une étude menée conjointement avec la Caisse nationale d'Assurance maladie des travailleurs salariés, l'ANSM mentionnait qu'"une augmentation du risque de syndrome de Guillain-Barré après vaccination contre les infections à HPV apparaît toutefois probable" sur 1 à 2 cas pour 100.000 filles vaccinées.

Ce syndrome rare peut "entraîner une faiblesse musculaire et la perte de sensation dans les jambes et/ou les bras" explique l'Organisation mondiale de la santé précisant que "la plupart des personnes atteintes du syndrome de Guillain Barré se rétablissent pleinement, même dans les cas les plus graves". Mais "ce risque n'a pas été retrouvé dans d'autres études menées à travers le monde, ce qui tend à remettre en cause cette observation", indiquait le professeur Jean-Luc Prétet à l'AFP en février 2022.

Plusieurs controverses ont cependant entaché la réputation du vaccin Gardasil. En 2015, le site d’information Slate publiait une enquête à ce sujet, dénonçant les conditions dans lesquelles les essais cliniques ont été conduits par le laboratoire Merck. Mais elle affirme également que "rien ne prouve que le vaccin contre le papillomavirus est dangereux et qu'il faut éviter d'y recourir".

Aussi, en 2013, plusieurs françaises victimes d'effets néfastes présumés du vaccin Gardasil ont déposé plainte contre X pour "atteinte involontaire à l’intégrité physique et tromperie aggravée". Selon l'avocate de l'époque de neuf d’entre elles, ces jeunes femmes âgées de 18 à 24 ans avaient en commun "d'avoir contracté des maladies très invalidantes dans les semaines et les mois qui ont suivi la vaccination alors qu'elles n'avaient pas d'antécédents médicaux".

Mais cette plainte a été classée sans suite en octobre 2015 par le parquet de Paris, au motif qu'il n'y avait pas de lien direct établi entre ce vaccin et des pathologies du système nerveux.

"En pharmacovigilance, nous recevons des cas de maladies survenues après la vaccination. Parmi eux, seulement une partie peut être considérée comme liée au vaccin ou à l’acte vaccinal", rappelle Francesco Salvo. "La gravité en pharmacovigilance est un critère large qui inclut aussi tout événement qui entraine une intervention médicale. Si on fait un malaise après la vaccination et on reste en observation pour quelques heures, cela est considéré comme un effet grave, mais ce n’est absolument pas un effet cliniquement sévère ou même un effet médicalement grave", précise-t-il.

Comparer les chiffres des "évènements indésirables graves" de pharmacovigilance à celle de la survenue d’un cancer est "totalement malhonnête et trompeur" pour M. Salvo.

Concernant les maladies neurologiques et auto-immunes citées comme consécutives au vaccin par ses détracteurs, M. Salvo relève que de nombreuses études "ont investigué le risque de maladies neurologiques après plusieurs vaccins sans trouver d’augmentation de risque". "A titre d’exemple, il y a quelques années, nous avons recherché et mis ensemble toutes les études disponibles sur le risque de maladies neurologiques démyélinisantes et nous n’avons trouvé aucune augmentation du risque ni pour le vaccin contre le papillomavirus, ni pour le vaccin contre l’hépatite B".

En France, chaque année, 6.400 nouveaux cas de cancers sont attribuables aux infections liées aux papillomavirus humains (HPV), même si la plupart de ces infections (90%) vont s'éliminer spontanément. 25% de ces cas de cancers surviennent chez des hommes selon un document conjoint d'avril 2019 de l'Inca (Institut national du cancer) et de Santé publique France. Selon le laboratoire MSD, ces cancers imputables au HPV causent 1.000 morts par an dans le pays.

M. Delépine s'en prend aussi à l'élargissement de la vaccination aux jeunes hommes, s'appuyant sur le fait que le cancer anal "ne menace qu’un groupe très restreint de la population mâle": "lorsqu’on n’est pas homosexuel passif, le risque de cancer anal est infime, même si on est porteur de HPV".

D'autres cancers sont toutefois imputables au HPV chez l'homme, comme les cancers ORL.

Le vaccin prévient aussi l'apparition de condylomes (verrues génitales), selon la HAS, qui a recommandé en décembre 2019 la généralisation de la vaccination aux personnes des deux sexes, en vue de "freiner la transmission au sein de la population générale, et ainsi de mieux protéger les garçons et les hommes quelle que soit leur orientation sexuelle, mais aussi de mieux protéger les filles et les femmes non vaccinées".

Cette généralisation à toutes les jeunes personnes contribue, selon M. Prétet, à "une désexualisation de la vaccination".

Lors des recommandations initiales, rappelle Mme Lhoste, le Gardasil était conditionné au début de la vie sexuelle chez les jeunes filles, ce qui selon elle "a contribué à la sexualisation inutile et contreproductive de cette problématique".