Věra Jourová : "Nous devons faire davantage pour protéger les médias"

Věra Jourová : "Nous devons faire davantage pour protéger les médias"

Le 16 septembre dernier, la Commission européenne a adopté une législation européenne sur la liberté des médias. Il s'agit d'un nouvel ensemble de règles proposé pour protéger le pluralisme et l'indépendance des médias, qui prévoit notamment "des garde-fous contre les ingérences politiques dans les décisions éditoriales et contre les pratiques de surveillance", selon le communiqué de la Commission.

Vera Jourova, la vice-présidente de la Commission européenne aux Valeurs et à la Transparence est l'invitée de ce nouvel épisode de The Global Conversation. Elle détaille cette nouvelle législation et évoque les possibilités d'actions de l'Union européenne en matière de liberté des médias.

Sándor Zsiros, Euronews :

Vera Jourova, merci d'être avec nous. Nous nous trouvons dans le bâtiment du Parlement européen à Strasbourg, alors que la Commission européenne propose une nouvelle loi sur la liberté des médias. La liberté de la presse est donc une valeur fondamentale de l'Union européenne. Pourquoi avons-nous besoin d'une législation distincte pour la sauver ?

Věra Jourová, vice-présidente de la Commission européenne aux Valeurs et à la Transparence :

Nous avons besoin de règles juridiquement contraignantes pour mieux protéger les médias en Europe, car nous constatons une tendance négative dans presque tous les États membres. Nous avons un problème paneuropéen de pressions politiques sur les médias en détresse économique. Nous constatons de nombreux problèmes dans le secteur des médias publics. Nous constatons un manque de transparence en ce qui concerne la propriété des médias et la publicité financée par l'argent public. Et nous avons décidé de couvrir ces questions par des règles juridiquement contraignantes, par législation, et les négociations vont maintenant commencer.

Sándor Zsiros :

Selon vous, quels sont les domaines les plus problématiques dans les médias et quels sont les pays les plus problématiques ?

Věra Jourová :

Le domaine le plus problématique est que nous voyons se rétrécir l'espace de liberté des journalistes pour faire leur travail. Tout d'abord, nous devons faire davantage pour protéger les médias contre les interférences politiques. C'est pourquoi nous avons une partie très importante de la loi qui dit que l'Etat ne doit pas interférer. La deuxième chose concerne l'utilisation de logiciels espions, par exemple, ou la pression exercée sur les journalistes pour qu'ils révèlent leurs sources. Ce type d'attaques intrusives contre les médias, nous les constatons dans certains pays. Nous pensons également que nous devrions avoir des médias de service public dans tous les pays membres, et non pas des médias d'État ou de parti. Et troisièmement, je pense que nous devons essayer encore plus d'atteindre un équilibre entre les médias et les plateformes en ligne, parce que les plateformes en ligne prennent trop de pouvoir et modèrent le contenu. Et nous voulons que le contenu produit par des journalistes professionnels survive et ne soit pas supprimé, ou en quelque sorte, poussé vers la sortie.

Sándor Zsiros :

Vous n'avez pas mentionné de pays spécifiques.

Věra Jourová :

Oui. Vous avez demandé les pays, c'est vrai. Je ne vais pas me cacher. J'ai été frustrée quand on m'a demandé à plusieurs reprises, y compris dans ce bâtiment, comment aider les médias en Hongrie. KESMA, le conglomérat médiatique pro-gouvernemental, représente selon nous une trop forte concentration médiatique, ce qui va à l'encontre du pluralisme des médias. Nous avons également dû réagir concernant la radio d'opposition KLUB et le problème de sa licence, qui représente une infraction aux règles de télécommunication. Mais nous avons aussi constaté des problèmes en Pologne avec le plan d'augmentation de la taxation de certains médias ou les problèmes rencontrés par TV 24. Et je dois vous dire que j'en ai assez de dire que je ne peux pas aider. Et pourtant, je ne peux pas aider, parce que les médias ne bénéficient pas d'une protection plus forte que les autres acteurs du marché unique. Pourtant, nous avons besoin de beaucoup plus des médias que, par exemple, des producteurs de chaussettes. Je n'ai rien contre les producteurs de chaussettes, mais pour les médias, nous avons une responsabilité spéciale. Ils doivent pouvoir faire leur travail, pour protéger la démocratie.

Sándor Zsiros :

Vous avez donc mentionné à plusieurs reprises la concentration de la propriété. Comment l'Union européenne peut-elle aborder cette question si elle n'utilise pas le droit de la concurrence ?

Věra Jourová :

La concurrence n'a pas apporté de solutions. J'ai échangé plusieurs fois avec ma collègue Margrethe Vestager, et nous avons vu que les critères pour pouvoir agir sont trop élevés. Il s'est donc avéré nécessaire d'établir un ensemble de règles spéciales pour la concurrence sur le marché des médias. Nous proposons donc plusieurs critères qui devront être évalués pour déterminer si la concentration entraîne une diminution du pluralisme.

Sándor Zsiros :

Et qu'en est-il de l'utilisation de logiciels espions contre les journalistes ? Nous avons vu cela dans de nombreux pays. Et dans certains pays, c'est même légal. Alors comment faire pour éviter que les journalistes soient ciblés par ces logiciels ?

Věra Jourová :

Nous mentionnons explicitement deux raisons ou deux situations où ce logiciel espion pourrait être utilisé par un État, pas par des organismes privés, par l'État : uniquement lorsqu'il y a un cas justifié de menace. Une question de sécurité nationale ou une enquête sur un crime grave. Les deux cas doivent être justifiés et doivent être approuvés par le tribunal, car nous sommes toujours dans une situation où nous devons respecter la Charte des droits fondamentaux.

Sándor Zsiros :

Nous avons entendu dans le discours du président von the Leyen que certaines puissances étrangères, des autocraties étrangères, attaquent l'Union européenne de l'intérieur avec des chevaux de Troie. Savez-vous qui sont ces personnes ?

Věra Jourová :

Nous avons idée précise de qui sont les trolls russes sur notre territoire. Qui sont les alliés, qui sont les mandataires. Parfois des idiots utiles. Ces individus le font soit pour l'argent, soit pour certaines raisons idéologiques. Concernant notre champs d'action, nous ne pouvons pas faire taire les gens pour avoir dit ce qu'ils pensent ou partager leurs opinions. Nous devons lutter contre la falsification des faits. C'est pourquoi, dans le cadre de mesures contre la désinformation et la propagande russe, nous avons combiné la vérification des faits avec la démonétisation de ces chaînes qui diffusent cette désinformation en Europe. Nous sommes sous la pression de la Russie dans le secteur de l'énergie et de l'économie. Nous avons l'habitude de dire que l'énergie est utilisée comme une arme contre nous par Poutine, mais les mots sont aussi utilisés contre nous. Et je pense que nous ne devons pas être naïfs et que nous devons faire plus.

Sándor Zsiros :

Vice-présidente Jourová, merci beaucoup pour cette interview.

Věra Jourová :

Merci beaucoup.