Une grenade des gendarmes aurait tué Rémi Fraisse

Ecologistes sur le chantier du barrage de Sivens, dans le Tarn. Rémi Fraisse, retrouvé mort dans la nuit de samedi à dimanche sur le site a sans doute été victime d'une grenade lacrymogène offensive, a déclaré mardi le procureur de la République d'Albi, Claude Dérens. /Photo prise le 28 octobre 2014/REUTERS/Régis Duvignau

ALBI Tarn (Reuters) - Rémi Fraisse, 21 ans, retrouvé mort dans la nuit de samedi à dimanche sur le chantier du barrage de Sivens (Tarn), a sans doute été victime d'une grenade offensive, a déclaré mardi le procureur de la République d'Albi, Claude Dérens.

Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, a aussitôt annoncé la suspension de l'utilisation de ces grenades dans l'attente des résultats d'une inspection sur leurs conditions d'utilisation lors d'opérations de maintien de l'ordre.

"Sans attendre les résultats de cette enquête (...), j'ai décidé de suspendre l'utilisation de ces grenades offensives", a-t-il dit à la presse.

Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a annoncé sa décision de se saisir d'office de l'affaire pour tenter "d'aboutir à une vérité" sur l'engagement des forces de l'ordre.

"Je vais saisir le procureur de la République de Toulouse pour lui demander l'autorisation d'ouvrir une enquête", a-t-il expliqué sur BFM-TV.

Le député Vert Noël Mamère a estimé pour sa part qu'on était désormais "face à une affaire d'Etat". "Je ne comprends pas que des forces de l'ordre républicaines aient utilisé des armes militaires", a-t-il dit sur la même chaîne.

"C’est une triste première depuis la mort de Malik Oussekine" lors de manifestations étudiantes en 1986, a déploré le Parti de gauche, qui exige l'ouverture d'une information judiciaire sous la conduite d'un juge d'instruction.

Le procureur de la République d'Albi avait auparavant annoncé que la police scientifique avait retrouvé des "traces de TNT" sur certains scellés des effets du jeune homme, a précisé Claude Dérens lors d'une conférence de presse.

"Ces résultats même partiels orientent l'enquête de façon significative puisque la mise en oeuvre d'un explosif militaire de type grenade offensive semble acquise", a-t-il dit.

"Le TNT figure en effet dans la composition des charges des grenades lacrymogènes offensives utilisées par les gendarmes", a-t-il ajouté, précisant que l'on ne pouvait "exclure le tir d'une grenade de la redoute où ces derniers s'étaient retranchés" ce soir-là.

Le corps de Rémi Fraisse a été retrouvé dans la nuit de samedi à dimanche après des affrontements violents entre des opposants au projet de barrage et les forces de l'ordre à l'issue d'une manifestation pacifique à proximité du chantier.

Claude Dérens a annoncé d'autre part qu'il se dessaisissait de l'enquête, le code de procédure pénale imposant du fait de l'implication de gendarmes "la compétence de la juridiction militaire", à savoir le pôle de l'instruction de Toulouse.

VIVE POLÉMIQUE ENTRE LES VERTS ET GOUVERNEMENT

Avant cette décision, la famille de Rémi Fraisse entendait déposer plainte pour homicide volontaire "par une ou plusieurs personnes dépositaires de l'autorité publique", et violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

Cette plainte doit "permettre à un juge d'instruction indépendant de faire toute la lumière sur les circonstances du décès", a dit Me Arié Alimi, son avocat.

Les écologistes, Cécile Duflot et José Bové en tête, s'en sont pris violemment au gouvernement, critiquant le mutisme de l'exécutif au sujet de la mort du jeune homme et le rôle des forces de l'ordre et Bernard Cazeneuve.

Un peu plus tard, François Hollande et son Premier ministre Manuel Valls ont appelé à l'apaisement, insistant sur leur "compassion" envers la famille, tout en demandant aux responsables politiques de faire preuve de retenue.

Plusieurs manifestations destinées à rendre hommage au jeune militant tué avaient donné lieu lundi à de nouveaux affrontement avec les forces de l'ordre, en particulier à Nantes.

A son tour, Bernard Cazeneuve a exprimé dans l'après-midi sa compassion envers la famille, annonçant une prochaine inspection administrative pour "déterminer la chaîne de commandement" sur le terrain et "corriger ce qui doit l'être".

Associations et élus écologistes du Tarn s’opposent à la destruction des 13 hectares de la zone humide du Testet classée parmi les zones naturelles d’intérêt écologique et dénoncent le coût - 8,4 millions d’euros - du futur barrage.

Un rapport d’expertise commandé par la ministre de l'Ecologie Ségolène Royal et publié lundi juge le projet surdimensionné mais estime peu réaliste d'arrêter le chantier.

Le président PS du conseil général du Tarn, Thierry Carcenac, a dénoncé la "violence" des opposants à un projet qui a été validé par l'Etat, voté et dont les travaux ont débuté "en toute légalité".

"Il n'est pas possible que des gens violents imposent leur décision à tous les autres", a-t-il dit au Monde, tout en indiquant que, après les événements du week-end, "nous allons laisser un temps de latence" avant la reprise des travaux.

(Régis Duvigneau, avec Johanne Decorse à Toulouse et Gérard Bon à Paris, édité par Yves Clarisse)