Ukraine: les rebelles hantés par les fantômes de 1943

Michel MOUTOT
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Une fresque dans le plus pure style soviétique détruite par les bombardements à Snijné (Ukraine), le 26 septembre 2014

Par temps clair, du sommet de la colline de Saur Mogila, on aperçoit la mer d'Azov. C'est pour conquérir cette éminence que des milliers de soldats soviétiques et allemands se sont entretués en 1943. Et c'est pour elle que sont morts, en août, militaires ukrainiens et rebelles prorusses.

Ce point stratégique qui domine de 300 mètres la plaine infinie de l'est de l'Ukraine, à cinq kilomètres de la frontière russe, a été l'enjeu d'âpres combats, changeant plusieurs fois de mains, avant de passer, le 26 août, sous le contrôle des séparatistes.

Les prorusses règnent désormais sur un champ de ruines, que balaient à gestes lents des prisonniers de guerre au regard de bêtes traquées. Tout autour, des champs labourés par les obus, des rangées de bouleaux décapités, des murs de pierre transformés en tas de cailloux.

De l'obélisque en béton armé de 30 mètres, édifié en 1963 pour les vingt ans de cette bataille-clef de la "grande guerre patriotique", il ne reste qu'un amas de décombres, qui a enseveli l'immense statue de bronze du soldat de l'Armée rouge, kalachnikov en main, cape au vent. Un morceau de son pied dépasse. Du cube de métal monumental marqué 1941-1945, rien ne subsiste.

Un jeune rebelle, le cou, le front, la joue couturés de cicatrices encore liées par des points de suture, observe deux popes dire une messe à la mémoire de huit combattants prorusses enterrés dans une fosse commune.

"Il y a huit croix, mais en fait on ne sait pas vraiment combien ils sont", dit-il. "Ils ont été taillés en pièces. On ne sait pas exactement combien des nôtres sont morts pour cette colline. Cette colline sacrée".

Sur les croix de bois, des dates de naissance et deux dates de mort : 28 juillet ou 7 août 2014. Le drapeau du fameux bataillon rebelle Vostok flotte au vent d'automne. Le sol est jonché de douilles de tous calibres, d'éclats d'obus. Des canons antiaériens, monstres sur roues, ont été réduits par la mitraille en amas de ferraille.

- L'Histoire se répète -

"Ça a été l'enfer ici pendant six semaines", poursuit le jeune homme, qui n'accepte d'être identifié que par son surnom, "Trinadtsatiï" (Treizième). "Deux fois, les Ukrainiens ont affirmé avoir pris la colline. Mais c'était faux, cinq de nos héros sont toujours restés ici, cachés, enterrés". Sur l'internet, une photo, datée du 9 août, montre neuf parachutistes ukrainiens au pied de l'obélisque, endommagé mais debout.

Des positions de tir, creusées et fortifiées contre les murets de pierre entourant le monument, subsistent. D'autres ont été pulvérisées. A l'intérieur de ce qui fut le socle de la colonne, un graffiti en russe et une date, 8 juillet; un autre en ukrainien avec une autre date, 11 août.

Olexandre, 32 ans, est venu de loin, avec ses amis, comme en pèlerinage. Certains sont en treillis, d'autres en civil, tous portent à l'épaule une kalachnikov. "L'Histoire se répète", dit-il. "Nos héros sont morts ici. Pour nous, Saur Mogila, c'était le symbole de la mort et de l'héroïsme de nos grands-parents. Leur victoire sur l'armée allemande. Mais pour les Ukrainiens, ces nazis et fils de nazis, c'était l'inverse. C'est pour ça qu'ils se sont acharnés à le détruire".

Son camarade, Oleg, plus jeune, ajoute : "Nous allons le reconstruire. Et le compléter, ajouter une aile pour nos héros de cet été. C'est le même combat. Ils sont morts au même endroit que leurs grands-pères, pour la même cause".

Aux flancs de la colline, près des escaliers géants, les monuments à la gloire des combattants de l'Armée rouge, fresques de métal dans le plus pur style soviétique, ont été éventrés par les explosions. Un soldat de fer a un ?il crevé, une main arrachée, deux impacts dans la poitrine. Un autre gît au sol, près d'un panneau de bois où une main a écrit : "Ne marchez pas dans l'herbe".

Au bord de la route, près du musée transformé en ruine noircie, une pelle mécanique creuse des tombes en vue d'une cérémonie. Les prisonniers construisent des estrades. Sur l'esplanade, près du monument aux 2.000 noms de soldats tués, trois blindés intacts, dans leur belle peinture verte. Ils sont là depuis soixante ans. Sur une tourelle, écrit à la bombe bleue : "A Kiev".

En 1945, sur les mêmes chars, on lisait : "A Berlin".