Ukraine: la foule à l'assaut du Parquet de Donetsk

Michel MOUTOT
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Des militants pro-russes expriment leur joie après l'assaut du Parquet de Donetsk, le 1er mai 2014

Au premier coup de matraque donné par un policier ukrainien, la foule des pro-russes qui assiège jeudi le Parquet régional de Donetsk rugit de colère. Les pavés volent. Trente minutes plus tard, le drapeau russe flotte sur le bâtiment.

La chute d'un autre immeuble officiel dans la plus grande ville de l'Est de l'Ukraine, passé en moins d'une heure sous le contrôle d'émeutiers pro-russes sans armes à feu mais résolus à en découdre, illustre l'incapacité des autorités de Kiev à empêcher dans la région les forces favorables à un rapprochement avec Moscou de s'emparer des lieux de pouvoir.

La journée avait commencé de façon pacifique: plusieurs milliers de personnes s'étaient rassemblées, drapeaux russes au vent, sous la statue de Lénine, avant de partir en cortège vers le monument aux héros de la Seconde Guerre mondiale. Sur la voiture sono diffusant des chants de guerre soviétiques, un grand drapeau avec un dessin de Staline tenant une kalachnikov et le slogan "Mort au fascisme".

Devant le commissariat, sur lequel ils ont accroché leurs couleurs, un chef a lancé: "Ici c'est la police du peuple. L'ennemi, celui qui donne les ordres contre le peuple, c'est le procureur ! Allons lui exprimer notre mécontentement !"

C'est devant l'entrée des bureaux du Parquet que les manifestants rencontrent les premiers policiers anti-émeute: environ deux cents, regroupés devant la porte. De jeunes gens cagoulés, parfois armés de bâtons, se plantent devant eux. Aucune arme à feu n'est visible. Première bousculade, premiers coups: en quelques secondes, les forces de l'ordre sont submergées, lapidées à coups de pavés.

Les malchanceux qui n'ont pas le temps de se réfugier à l'intérieur sont encerclés et battus. Des fenêtres, les policiers tirent des grenades assourdissantes et de gaz lacrymogène qui, loin de la calmer, font enrager la foule. "Fascistes ! Fascistes !" crient les manifestants, dont de nombreuses femmes.

Puis c'est par l'arrière que le bâtiment est attaqué, d'abord à coups de pierres puis de cocktails Molotov.

Une cinquantaine de policiers tentent de former avec leurs boucliers une tortue romaine. Mais les émeutiers, plus nombreux, les attaquent les uns après les autres, les dépouillent de leur équipement. Quand ils n'ont plus que leur uniforme, ils peuvent partir. A l'extérieur, la foule a formé un long couloir par lequel les policiers désarmés, tous très jeunes, certains en pleurs, doivent passer.

- Babouchkas féroces -

Les plus féroces sont les babouchkas qui leur crachent dessus, les giflent à tour de bras. Des insurgés équipés des boucliers qu'ils ont récupérés tentent de les protéger, les escortent jusqu'à des rues adjacentes où ils sont autorisés à s'éloigner ou à monter dans des ambulances.

Soudain une rumeur enfle : "Un char ! Un char ! Venez tous !" Sur le grand boulevard, un blindé à roues de la police approche. La foule forme un cortège grondant qui se précipite vers lui. En quelques secondes, l'engin fait demi-tour et s'enfuit à plein gaz.

Comme de coutume lors la prise de bâtiments officiels dans la région, le remplacement au fronton des couleurs bleu et jaune de l'Ukraine par les tricolores de la Russie est salué de "hourras !" et de "bon travail !"

A l'intérieur, des dizaines d'insurgés cagoulés se ruent dans les étages, déserts en ce jour férié. Ils cassent les portes à coups de pieds, fouillent armoires et tiroirs. "Nous cherchons les clefs, les clefs des coffres où ils gardent les armes" dit un jeune homme en cassant la serrure d'un bureau. "Nous devons trouver des armes. Cette garde nationale que Kiev est en train de monter va venir nous tuer".

Dans un autre bureau, un autre assure chercher "des documents. Des papiers qui nous apprendront où ils ont emmené les gars de chez nous qu'ils ont faits prisonniers". Il vide des tiroirs sur la moquette, ne trouve rien.

Peu à peu un semblant de service d'ordre se met en place, pour éviter vols et pillages.

Devant l'entrée, un feu est allumé dans lequel on brûle les drapeaux et symboles ukrainiens, les portraits officiels, tout ce qui porte le trident, emblème national.

Vladimir, mécanicien auto de 22 ans, remonte sa cagoule sur son front, sourit de toutes ses dents. "La république populaire de Donetsk va prendre le contrôle de toutes les institutions publiques dans la province", dit-il. "Ce procureur était contre le peuple. Tous ceux qui sont contre le peuple subiront le même sort".

Selon les autorités de Kiev, 15 personnes ont été blessées au cours de l'assaut, dont certaines par armes à feu.

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