UE-Russie: Moscou inflige un véritable camouflet aux Vingt-Sept

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La Russie a décidé d'expulser trois diplomates européens les accusant d'avoir participé à une manifestation de soutien à l'opposant emprisonné Alexeï Navalny. Les trois pays concernés estiment qu’ils remplissaient leur fonction en observant les manifestations et jugent infondées ces expulsions. Fait notable, elles ont été annoncées alors que le chef de la diplomatie européenne Josep Borrel, était en visite à Moscou.

Avec notre correspondant à Bruxelles, Pierre Benazet

Cette triple expulsion constitue d’autant plus un camouflet pour l’Union européenne que Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, a soigneusement attendu sa rencontre avec le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell pour l’annoncer. Le message du Kremlin est clair, c’est « mêlez-vous de vos affaires » que dit la Russie en réaction à la décision des Vingt-Sept qui avaient officiellement demandé en commun, jeudi 4 février, la libération d’Alexeï Navalny.

Stratégie de la main tendue

L’Union européenne avait choisi la stratégie de la main tendue en envoyant Josep Borrell à Moscou, première visite d’un haut représentant pour la politique extérieure de l’Union depuis 2017. Le chef de la diplomatie européenne a fait de son mieux pour évoquer les possibilités de coopération, en matière de recherche, d’échanges universitaires ou sur le vaccin russe Spoutnik V, mais il a bien été forcé de constater - en forme de bilan - que les relations UE-Russie sont au plus bas.

Sa visite était placée sous le signe de la préparation de la discussion stratégique sur la relation entre l'Union et la Russie que tiendront les Vingt-Sept lors de leur sommet, fin mars 2021, mais l’affaire Navalny et désormais celle des expulsions oriente déjà le ton des débats.

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Des relations dégradées depuis 2014

Les relations entre l'Union européenne et la Russie n'ont cessé de se dégrader depuis 2014 avec la guerre en Ukraine et surtout l'annexion de la Crimée par la Russie. Interrogé par RFI, Florent Parmentier, secrétaire général du Centre de recherche politique de Sciences Po (Cevipof), remarque le changement d'attitudes des deux diplomaties :

« Il y a une situation qui depuis 2014 est structurellement mauvaise. On était auparavant entre une forme d’indifférence et une forme parfois d’incompréhension. Mais on glisse progressivement de l’incompréhension à une forme d’hostilité. Des coopérations sectorielles peuvent être observées en matière d’armement nucléaire, c’est l’Accord New Start entre les Etats-Unis et la Russie [Traité de contrôle et de limitation des armements] ; en matière énergétique, c’est le cas de Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne. Mais on observe effectivement que la tonalité générale est mauvaise. »

Pour Florent Parmentier, il y a trois éléments qui permettent de comprendre le durcissement de Moscou vis-à-vis de l'Europe : « Il y a un pari du côté de la Russie qui consiste à dire que l’Occident est plutôt déclinant. Donc il faut jouer sur cet affaiblissement, jouer également sur la montée de la Chine pour continuer à avancer, et se positionner comme étant à même de pouvoir avancer et faire avancer ses pièces et ses pions dans le jeu international. Donc, on a à la fois tout cela et puis, probablement des autorités russes qui sentent aussi que l’opinion publique est aujourd’hui davantage mécontente de ses gouvernants qu’elle ne l’a été encore il y a quelques années. Donc, il y a aussi une volonté de se figer et de jouer ce réflexe d’autorité, ce réflexe nationaliste en quelque sorte qui consiste à mettre la faute à l’extérieur de la communauté politique. Donc, on a une convergence de ces trois éléments qui permet d’expliquer peut-être le durcissement du côté de Moscou. »

Fiasco

« Rien de gagné, des opportunités manquées, une réputation ébranlée », voilà comment le ministre lituanien des Affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis, évalue ce déplacement en Russie. Son homologue letton adopte un ton plus moqueur : « Hâte d’entendre Josep Borrell nous parler du résultat de sa visite à Moscou lors du prochain conseil des ministres des Affaires étrangères de l’UE », écrit Edgars Rinkevics sur Twitter.

La démarche du Haut représentant était loin de faire l’unanimité parmi les Vingt-Sept et l’expulsion des trois diplomates apporte de l’eau à leur moulin. Le groupe PPE dénonce une visite « inopportune et inefficace ». Le président du groupe Renew, dénonce une « gifle à l’Europe » et appelle Josep Borrell à s’expliquer devant le Parlement européen. Le roumain Dacian Ciolos avait plaidé pour un report de la visite, l’UE ne disposant pas, à ses yeux « des outils nécessaires pour faire libérer Alexeï Navalny ».

De fait, le chef de la diplomatie européenne est parti à Moscou sans mandat clair et alors que les Vingt-Sept sont divisés sur l’attitude à adopter : si les pays baltes, la Pologne ou le Danemark plaident pour des sanctions renforcées et la suspension du gazoduc Nord Stream 2, l’Allemagne refuse de remettre en cause ce projet. En dépit des nouvelles expulsions, Berlin, comme Paris continuent d'insister sur la nécessité de dialoguer avec Moscou.