Turquie : le mécène Kavala maintenu en détention au mépris de la CEDH

Des journalistes devant un poster du philantrope turc Osman Kavala durant une conférence de presse de ses avocats le 31 octobre 2018 à Istanbul

Silivri (Turquie) (AFP) - Un tribunal turc a décidé mardi de maintenir en détention provisoire l'homme d'affaires et philanthrope Osman Kavala, incarcéré depuis deux ans, passant outre une demande de la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) de le libérer.

A l'issue d'une nouvelle audience qui s'est tenue à Silivri en lisière d'Istanbul, le tribunal a rejeté une nouvelle demande de M. Kavala d'être remis en liberté et ajourné le procès au 28 janvier, selon une correspondante de l'AFP sur place.

Des soutiens de M. Kavala présents au tribunal l'ont applaudi alors qu'il se faisait escorter hors de la salle d'audience et il les a salués d'un geste de la main.

L'audience de mardi était la première à se tenir depuis que la CEDH a exigé le 10 décembre la "libération immédiate" de M. Kavala, une décision restée depuis lettre morte.

"Il est établi au-delà de (tout) doute raisonnable que les mesures" prises à son encontre visaient à "réduire M. Kavala au silence et avec lui tous les défenseurs des droits de l'homme", avait jugé la CEDH.

A l'ouverture de l'audience. M. Kavala a lui-même demandé sa libération en s'adressant aux juges. "Je demande la fin de cette procédure illégale et discriminatoire qui s'est traduite par mon incarcération depuis deux ans", a-t-il déclaré.

M. Kavala, une figure connue des cercles intellectuels en Europe, est accusé avec 15 autres personnes de "tentative de renversement du gouvernement" pour avoir soutenu un mouvement de contestation antigouvernementale en 2013 connu sous le nom de "mouvement de Gezi".

Le philanthrope est accusé d'avoir financé ce mouvement contre l'actuel président, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre.

Les 16 accusés risquent la prison à vie dans cette affaire qui suscite l'inquiétude des défenseurs des droits humains. Ceux-ci dénoncent une "chasse aux sorcières" et assurent qu'il n'existe "pas l'ombre d'une preuve" pour appuyer l'accusation.

"Les 657 pages de l'acte d'inculpation et les actions non violentes qu'il énumère prouvent mon innocence plutôt que ma culpabilité", a ajouté M. Kavala.

Lundi, neuf ONG, dont Amnesty International et Reporters sans frontières (RSF), ont appelé à la libération de M. Kavala et ses co-accusés, estimant que leur procès "est un exemple de la punition dont use le gouvernement contre toute dissension et fait partie d'une répression plus large de la société civile".

Présent à l'audience, le député européen Sergey Lagodinsky, président de la délégation à la commission parlementaire mixte UE-Turquie, a jugé la décision du tribunal "décevante".

"Je pense que c'est assez décevant. On espérait que la décision de la CEDH serait suivie et cela n'a pas été le cas", a-t-il déclaré, estimant que M. Kavala "n'a pas sa place en prison".

Il avait affirmé avant l'annonce du maintien de M. Kavala en détention que la décision du tribunal serait "un test important pour savoir si la justice turque peut se conformer aux normes européennes".

L'incarcération de M. Kavala depuis deux ans a fait de lui le symbole de la répression orchestrée contre la société civile en Turquie, en particulier depuis une tentative de putsch en 2016 suivie de purges massives.