Turquie : l’armée disperse au fusil d’assaut des villageois mobilisés contre une carrière de marbre

·5 min de lecture

Le 26 mai, les habitants du village de Yurtbasi, situé dans l’est de la Turquie, ont protesté contre la destruction de leurs étables par une entreprise souhaitant installer une carrière de marbre. Mais les engins de démolition étaient escortés de soldats, qui ont tiré des cartouches de gaz lacrymogène sur les habitants et ont aussi effectué des tirs de sommation avec… des balles réelles. Choqués, les opposants au projet tentent de mobiliser autour de leur cause grâce aux vidéos de ces violences.

La Turquie multiplie ces dernières années les projets industriels tels que les barrages, mines ou carrières. Souvent, les habitants des zones exploitées déplorent la perte de leur terre natale, mais aussi les conséquences souvent néfastes pour l’environnement.

Les habitants de Yurtbasi, village de la province orientale de Van situé près de la frontière avec l’Iran, s’opposent à un projet de ce type depuis plus de dix ans.

Ce site est situé dans la région la plus à l’est de la Turquie où les combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sont particulièrement actifs. L’armée turque y déploie des effectifs importants pour les combattre et mène régulièrement des opérations contre les civils accusés de soutenir ce mouvement autonomiste, considéré comme terroriste par la Turquie et l’Union européenne, entre autres.

Une entreprise de la région, Dimer, avait obtenu l’autorisation d’y installer une carrière de marbre en 2003 et avait commencé des travaux en 2006.

Selon l’entreprise Dimer, trois mois après le début des travaux, le refus des habitants et plusieurs attaques l'avaient contrainte à mettre un terme au projet. Selon l’entreprise également, le projet a finalement été repris en 2020 par une autre société, qu’elle n’a pas nommée. Celle-ci verserait une redevance à Dimer pour exploiter le site. Notre rédaction n’a pas pu retrouver le nom de cette nouvelle entreprise ni vérifier ces propos indépendamment.

Ce 26 mai 2021, les habitants ont vu arriver une pelleteuse escortée de plusieurs dizaines de soldats. Dans une série de vidéos filmées par un habitant et transmises à notre rédaction, on entend plusieurs rafales de tirs et on voit plusieurs nuages de fumée pouvant ressembler à du gaz lacrymogène. À la fin de ce montage réalisé par notre rédaction, on distingue plusieurs étables démolies par une pelleteuse et on entend des femmes déplorer leur destruction, en kurde.

"Ils ont commencé à tirer en l’air avec des armes, c’était terrifiant"

Mehmet B. (pseudonyme) est un habitant du village de Yurtbasi, il était présent quand les soldats ont dispersé le groupe d’habitants qui tentaient de bloquer le passage des engins. Pour des raisons de sécurité, nous avons préservé son anonymat.

C’était le matin [du 26 mai], tout d’un coup nous avons été réveillés par les soldats qui venaient avec les engins sur le site de la carrière.

Nous sommes allés dans leur direction avec des dizaines de villageois, pour essayer de leur barrer la route. Avec nous il y avait des personnes âgées, des enfants. Je dirais que nous faisions face à une centaine de soldats [plusieurs médias d’opposition rapportent des chiffres similaires mais notre rédaction n’a pu dénombrer sur les vidéos qu’une cinquantaine d’hommes, NDLR].

Ils ont commencé à tirer du gaz lacrymogène pour nous disperser, ce qui a mis plusieurs personnes âgées en grande difficulté, certains se sont évanouis. Ils ont aussi commencé à tirer en l’air. C’était terrifiant.

Finalement ils ont pu détruire les étables qu’utilisent les villageois pour leurs bêtes [selon plusieurs médias d’opposition, au moins 20 étables ont été détruites, NDLR]. C’était vraiment désolant. Les éleveurs du village n’ont plus d’endroit où mettre leurs animaux, qui sont leur seul moyen de subsistance. Ils ont aussi arrêté quatre personnes.

Malgré cette répression violente nous espérons toujours que le projet de carrière sera abandonné. Des vidéos prises par des villageois ont été diffusées sur les réseaux sociaux le soir-même et grâce à cela des députés [du Parti démocratique des peuples, ou HDP, issu du mouvement politique kurde, dans l’opposition, NDLR], et des journalistes sont venus au village le lendemain. Nous leur avons montré toutes les douilles que nous avons pu récolter, preuves de la violence que nous avons subie.

Aujourd’hui [vendredi 28 mai] nous avons reçu la visite d’autres journalistes et d’avocats. Nous espérons qu’ils pourront faire entendre notre cause auprès de l'administration.

Selon un expert balistique consulté par notre rédaction, cette capture d’écran d’une vidéo des douilles récoltées par les villageois montre des douilles de balles réelles de calibre 7,82 et des cartouches de gaz lacrymogène.

Lors d’une première visite au village le 24 avril 2021, plusieurs soldats avaient été filmés par les villageois armés de fusils d’assaut MPT-76 de fabrication turque, armes largement utilisées dans les rangs de l’armée turque et compatibles avec les cartouches retrouvées sur le site le 26 mai. Le mode d’action de ces fusils, automatique ou semi-automatique, est par ailleurs cohérent avec les rafales de tirs que l’on entend dans les vidéos tournées le 26 mai.

Selon la sous-préfecture de Gürpinar, dont dépend le village de Yurtbasi, quatre personnes ont effectivement été arrêtées mais ont finalement été relâchées dans la journée. “Les forces de l’ordre et les fonctionnaires ont dû résister aux citoyens qui leur lançaient des pierres, ils sont alors intervenus en faisant des tirs de sommation dans le cadre de ce qui est autorisé. Aucun citoyen n’a été blessé”, indique la sous-préfecture dans un communiqué. Dans les vidéos filmées par les villageois, on distingue au moins une personne faire un geste ressemblant à un lancer de pierre. Les autorités locales ont par ailleurs affirmé que les étables étaient des “bâtiments illégaux” construits sur un terrain appartenant à l’État.

La Turquie est le premier exportateur de marbre au monde avec, en 2017, un marché représentant plus de 2 milliards de dollars. Il existe dans le pays plusieurs centaines de carrières de marbre, principalement dans les régions d'Égée et de Marmara, à l’ouest.