Tunisie, dix ans après : "Il y a eu deux révolutions en une"

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Le 14 janvier 2011, Zine el-Abidine Ben Ali était chassé de Tunisie après 23 ans de règne sans partage, à l'issue d'une révolte populaire réprimée dans le sang. Dix ans plus tard, que reste-t-il de la révolution ?

La Tunisie marque, jeudi 14 janvier, les dix ans de sa révolution. Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant excédé par le harcèlement policier, s'immolait par le feu sur la rue principale de Sidi Bouzid, ville marginalisée du centre de la Tunisie, déclenchant un mouvement de contestation sans précédent. Le soulèvement fit quelque 300 morts dans le pays, mais les manifestants finirent par chasser du pouvoir le président Zine el-Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011. Ce mouvement de contestation finira par s'étendre à d'autres pays de la région, faisant tomber plusieurs autocrates.

"Ces journées ont été, je crois, comme dans toutes les révolutions, malgré les violences, la répression, un moment de grâce où une porte s’ouvre sur tous les possibles", analyse l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis, invitée jeudi sur l’antenne de France 24. "Je crois qu’il serait faux de dire que cette porte s’est totalement refermée, elle est encore entrebâillée."

Cet événement a en effet déclenché un processus démocratique, mais il est aujourd’hui fragilisé par les difficultés à réformer l’économie et à offrir des perspectives sociales.

"L’ambiguïté de cette révolution, c’est qu’il y a eu deux révolutions en une", note Sophie Bessis. "Il y a eu une révolution sociale, celle du 17 décembre, après la mort de Mohamed Bouazizi, essentiellement contre la corruption, contre le chômage, pour la dignité. Puis est venu immédiatement se greffer dessus une autre révolution, plus politique. Ces deux révolutions ont marché ensemble parallèlement, mais sans se rencontrer."

"D’une certaine façon, la révolution politique a en partie réussi. Il y a eu une nouvelle Constitution", poursuit l’historienne. "Mais l’aspect social a été oublié dans cette histoire."

Une crise économique

Hausse des prix, persistance du chômage, défaillance croissante des services publics : la déception est à la hauteur des espoirs nés en 2011. La Tunisie, qui dépend largement des bailleurs internationaux, notamment européens, a achevé au printemps dernier un programme d'appui du Fonds monétaire international sans avoir relancé son économie, et son budget 2021 est encore loin d'être bouclé. La pandémie a fait replonger le tourisme, pilier de l'économie déjà ébranlé par des attentats meurtriers en 2015, dans une nouvelle crise qui a mis au chômage des dizaines de milliers de personnes.

"Ceux qui vivaient déjà mal vivent peut-être encore plus mal", décrit l’historienne Leyla Dakhli, spécialiste de l'histoire intellectuelle et sociale du monde arabe contemporain et invitée jeudi sur l'antenne de France 24. "Il n’y a pas eu de véritable réinvention. La Tunisie reste très dépendante de l’extérieur, du tourisme principalement et des bailleurs de fonds. On n’a pas pris le temps, ni d’initiatives pour imaginer des modèles possibles pour sortir de la précarité cette partie de la population qui peine à joindre les deux bouts."

La classe politique, fragmentée et paralysée par des luttes de pouvoir, peine à agir, et elle est accusée de servir des intérêts personnels. Il y a eu neuf gouvernements en dix ans. "La corruption est toujours là, même si elle ne prend pas la même forme que celle qui se pratiquait autour de l’entourage de Ben Ali et de la famille de sa femme. Il s’agit là d’une corruption endémique qui s’est installée à toutes les échelles de la gestion du territoire, mais aussi de l’administration", estime Leyla Dakhli. "Les partis au pouvoir depuis 2011 ont pris le relais ou renforcé une partie de ces pratiques."

La fuite vers l’Europe

Face au manque de perspectives, les départs clandestins vers l'Europe ont connu un pic inédit depuis 2011 : les Tunisiens ont été de loin la principale nationalité en nombre d'arrivées irrégulières sur les côtes italiennes l'an passé. Selon le ministère italien de l'Intérieur, 12 883 Tunisiens sont arrivés dans le pays en 2020, soit cinq fois plus qu'en 2019. Pour autant, Leyla Dakhli n’y voit pas l’effet d’une désillusion par rapport à la révolution mais plutôt l’expression "d’un besoin vital".

Même si les indicateurs sont au rouge et que les perspectives à court terme sont mauvaises, Sophie Bessis veut croire en l’avenir : "Aujourd’hui, vous avez des centaines d’associations dans tout le pays, dans tous les domaines, locales, régionales, qui essaient de pallier les carences qui sont abyssales. Il y a une créativité qui est très importante. Je crois que dans ce bouillon de culture, au sens propre du terme, est en train de naître une nouvelle génération politique."

La Tunisie est aussi le seul pays touché par le Printemps arabe à avoir poursuivi son chemin avec l'adoption d'une nouvelle Constitution et des élections libres. En Égypte, après trois années troublées et la destitution d'un président islamiste par l'armée, un régime au moins aussi répressif dirigé par le maréchal Abdel Fattah al-Sissi a remplacé celui de Hosni Moubarak. En Libye, en Syrie ou au Yémen, les conflits entraînés par l'affaiblissement du pouvoir central continuent aussi de faire des ravages. "La Tunisie a échappé au pire", résume Sophie Bessis. "De cette relative paix civile, il faut apprendre à faire quelque chose."