Tunisie : avec le déconfinement, la pollution revient dans la baie de Monastir et tue des centaines de poissons

En Tunisie, le déconfinement a débuté le 4 mai et a marqué la reprise de l’activité industrielle après près de deux mois d’arrêt . Dans la baie de Monastir, à l’Est du pays, deux stations d’épuration ont recommencé à fonctionner et à déverser des eaux usées dans la mer. Les habitants de Sadaya, mobilisés depuis des années contre cette pollution, ont retrouvé trois semaines plus tard des centaines de poissons morts. 

Le 26 mai, les habitants de Sayada, dans le sud de la baie de Monastir, ont eu la mauvaise surprise de trouver des centaines de poissons morts dans la mer, comme on le voit sur ces photos envoyées à notre rédaction par notre Observateur Mejdi Jeguirim. 



Le 26 mai, les habitants de Sayada ont retrouvé des centaines de poissons morts sur leurs plages. Pour eux, ce phénomène est provoqué par la station d'épuration située à proximité de la ville, qui rejette des eaux usées contenant des produits toxiques dans la mer. 

Une tortue morte, flottant à proximité de la côte. Photo prise le 26 mai. 


En colère, ils ont manifesté la semaine dernière, entre le 27 et le 31 mai, contre la pollution de l’eau des plages de Sayada par la station d’épuration située dans la ville. En surcapacité depuis des années, cette station d’épuration rejette les eaux usées dans la mer et pollue l’eau. La baie de Monastir compte deux stations d’épuration installées dans les années 70 et 90 par l’ONAS, l’Office national de de l'Assainissement. Mais avec l’augmentation du nombre d’habitants et l’installation d’usines de textiles dans la région, ces stations d’épuration se retrouvent aujourd’hui en surcharge et rejettent donc une partie de l’eau usée, non traitée, dans la mer. Or dans ces eaux se trouvent souvent des produits toxiques, tels que les colorants utilisés pour le textile. 

Depuis le 27 mai, les habitants de Sadaya excédés manifestent contre la pollution de la côte. 


Photo prise le 1er juin. Ces deux petites filles tiennent un panneau sur lequel est écrit "on aime notre mer". Elles crient "le peuple veut un environnement sain"


Dans cette vidéo publiée le 27 mai sur Facebook, on voit les habitants manifester contre la pollution maritime à Sayada, dans le sud de la baie. À 1:15, on voit une masse de déchets et d’algues - que les habitants considèrent comme toxiques -joncher la mer.  L’homme interrogé dans la vidéo, un pêcheur, s’indigne : "je n’en peux plus, c’est ma principale source de revenus. Pour nourrir mes enfants, je suis obligé d’emprunter à droite à gauche. C’est à cause des déchets chimiques qu’on jette dans la mer. Toute la ville en souffre". 



"Pour enrichir l’industrie, on détruit la côte"


"l’odeur est terrible", affirme Mejdi Jeguirim, qui nous a envoyé ces photos de la plage hyper polluée de Sayada, prises le 2 juin. 


Pour les habitants de Sayada, la mort des poissons est directement reliée à la reprise de l’activité des stations d’épuration, comme l’explique Mejdi Jeguirim, enseignant-chercheur en biomasse à l’Université de Haute-Alsace rentré à Sayada au début du confinement en Tunisie, le 22 mars. 
 

Pendant le confinement, les stations d’épuration étaient fermées et les poissons sont revenus. Quand l’activité industrielle a repris, une masse importante d’eau polluée a été rejetée d’un coup et le vent l’a amené vers le port. Cette charge organique a fait mourir les poissons. On pense que, vu que la mer était moins polluée, les poissons étaient rassurés. À Gabès (au sud de Sayada), c’était la même chose.


Dans cette vidéo fournie par notre Observateur, on entend un pécheur s’exclamer "on dit qu'à Sayada il n'y a pas de poisson. Nous voilà à Sayada et pourtant…(il y a plein de poissons)" 


 Une équipe d’analystes de l’Institut des Sciences et des Technologies de la Mer de Tunisie venue observer ce phénomène a mis en cause la chaleur et le manque d’oxygène pour expliquer la mort de ces poissons. Une raison déjà évoquée en 2018 par le gouvernorat de Gabès, une ville à 300 kilomètres au sud de Sayada, où des centaines poissons morts s’étaient déjà échoués. Les habitants mettaient alors en cause un complexe du Groupe chimique tunisien (GCT) installé à proximité de Gabès, qui produit et traite le phosphate naturel pour le transformer en engrais chimique. L’usine déversait 6000 tonnes de résidus par jour dans la mer, selon une enquête d'Amnesty International. 


Le désastre des côtes de Monastir - PROMESSES NON TENUES 

 

Pour Mejdi Jeguirim, cette explication est peu plausible : 
 

Ils disent que c’est à cause de la chaleur et de l’eau stagnante. Mais il faisait 19 degrés ce jour-là et il y avait du vent. Pourquoi ils ne font pas d’analyse plus poussée ?



En plus de la pollution provoquée par les stations d’épuration, Mejdi Jeguirim affirme que certaines usines n’envoient même pas leurs eaux usées à ces stations, par souci d’économie. Les habitants de la baie de Monastir ont manifesté à de nombreuses reprises au cours des dernières années contre la pollution de l’eau. En 2014, ils regrettaient déjà que les choses n’avancent pas. 
 

Avant on se baignant dans cette baie, on marchait entre les poissons. En 1997, je me levais à l’aurore pour aller ramasser les poulpes. Aujourd’hui, il y a seulement des algues avec des odeurs insupportables. Quand on se baigne, on a la peau qui gratte.  

 Pendant les manifestations, des enfants réclamaient le droit de se baigner dans la mer. Même pour les pêcheurs, il n’y a plus de poisson. Pour enrichir l’industrie, on détruit la côte. Certains médecins nous disent qu’on a le taux de cancer le plus élevé de la région. Nos pêcheurs développent des maladies de la peau.


Selon un rapport datant de 2015 de l’AITEC (Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs), de nombreuses personnes sont en effet atteintes de cancer et de maladies de peau, mais les médecins refusent de délivrer des certificats établissant un lien entre ces maladies et la pollution de la baie. 

Pour tenter de faire bouger les choses, dix maires de la baie de Monastir ont adressé un courrier au gouvernement tunisien mardi 2 mai, afin de demander une nouvelle fois des mesures pour arrêter la pollution de la baie. En 2016, l’ONAS avait promis de réhabiliter et d’étendre la station d’épuration de Sayada, mais les habitants affirment que les travaux n’ont jamais eu lieu. La rédaction des Observateurs de France 24 a essayé de contacter l’ONAS, sans réponse. 

Courrier adressé par dix maires de la baie de Monastir au gouvernement tunisien pour demander la réhabilitation et l'agrandissement des stations d'épuration, promises depuis des années. 


Ce jeune homme dessine un requin sur un mur pour dénoncer la pollution de la côte. 


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Article écrit par Marie Genries