Le trafic d’armes, pierre angulaire de la criminalité au Mexique

Andrés Manuel López Obrador (gauche) a été élu président du Mexique en 2018 à l’issue d’une campagne au cours de laquelle il avait promis à ses concitoyens de réduire significativement la corruption, l’impunité et l’insécurité. Des thèmes correspondant aux préoccupations des Mexicains : en septembre 2017, un sondage avait montré que 84 % d’entre eux considéraient que la criminalité et la corruption étaient les principaux problèmes du pays.

L’une des principales stratégies de lutte contre la corruption et le crime a été résumée dans une phrase fameuse du film Les Hommes du président (1976) (consacré à l’affaire du Watergate), invitant à cesser de se concentrer sur les personnes impliquées en bout de chaîne et, plutôt, à suivre la piste de l’argent : « Follow the money ». Ce phénomène a été étudié dans de nombreux travaux, notamment consacrés aux paradis fiscaux.

S’inspirant de ce principe, la présente contribution se propose, pour mieux comprendre le phénomène de la criminalité au Mexique, de ne pas suivre la piste des criminels, mais des armes, puisque la quantité d’armes en circulation est directement liée à celle des homicides et autres crimes. Dans les faits, il y a plus d’homicides de civils au Mexique qu’en Afghanistan ou en Irak.

L’afflux d’armes achetées aux États-Unis

En 2010, le Mexique a dépensé 47 878 654 USD pour importer des armes à feu militaires, civiles et munitions, dont plus de 50 % provenaient des États-Unis (67 % des munitions). Cela représentait 0,45 % du PIB et, en 2020, le pourcentage passe à près de 0,57 %.

Cependant, il existe tout un marché invisible, facilité par les politiques étatsuniennes. Les États-Unis sont les plus grands producteurs d’armes au monde, et le port d’armes y est considéré comme un droit constitutionnel. À l’inverse, le Mexique a des politiques prohibitives sur le port d’armes. Or, il existe une concentration de magasins d’armes dans les États du sud des États-Unis qui bordent le Mexique, bien que de récentes études montrent que ce n’est pas « toute la frontière » qui est concernée, mais plutôt certains hotspots d’armes. Une proportion importante des armureries étatsuniennes dépend de la demande croissante en provenance du Mexique, et 14 % des armes destinées à entrer illégalement au Mexique sont interceptées par les autorités des deux pays (12 % par les Mexicains et 2 % par les États-Uniens). En d’autres termes, le contrôle des armes à la frontière est totalement inefficace, aussi bien du côté mexicain qu’étatsunien.

L’une des explications de cette inefficacité tient probablement au fait que les deux gouvernements ont élaboré en 2009 une stratégie secrète appelée « Fast and furious » visant à arrêter les trafiquants de drogue. Des traceurs avaient été intégrés à cette fin aux armes illégales que les trafiquants achetaient aux États-Unis et avec lesquelles ils traversaient la frontière. Le président mexicain Felipe Calderón (droite, 2006-2012) a ainsi accepté que ces armes à feu entrent au Mexique – et y fassent donc des victimes –, estimant que cela permettrait d’arrêter un certain nombre de narcotrafiquants.

Depuis le début de la « guerre contre la drogue » en 2007, les groupes trafiquants sont devenus plus violents, se sont multipliés et ont commencé à obtenir des revenus d’autres activités, si bien qu’ils ont pu être qualifiés de « criminels géopolitiques ». Comme l’indique un spécialiste de la criminalité organisée au Mexique, les cartels se sont depuis longtemps transformés en réseaux d’affaires organisant de multiples types d’escroqueries : des fraudes financières (blanchiment d’argent ou utilisation de paradis fiscaux) au trafic de personnes (migrants), en passant par le vol de pétrole, l’extorsion de mines d’or, le très rentable trafic de médicaments ou encore, évidemment, le trafic d’armes de gros calibre.

La frontière entre les États-Unis et le Mexique est poreuse pour tout ce qui va vers le sud et hermétique pour tout ce qui va vers le nord. Il est vrai que les réalités sont extrêmement contrastées en termes de confiance dans les institutions ou de salaires (5 dollars par jour dans l’une et 7 dollars par heure dans l’autre).

Un procès qui pourrait changer la donne

Si l’on replace ce phénomène dans le contexte d’un État mexicain aux faibles capacités ; d’un système judiciaire dysfonctionnel ; d’une société marquée par de grandes inégalités et des conditions de travail épouvantables ; d’une guerre contre la drogue ratée depuis 2007 ; des décennies de présence criminelle ; et de l’incapacité de la société dans son ensemble à faire face à ces problèmes, on constate sans surprise que la situation est conforme à ce que de multiples études ont révélé à l’échelle planétaire : les cellules criminelles sont entretenues et reproduites par les jeunes de 16 à 24 ans défavorisés sur le plan socio-économique, et le Mexique ne fait pas exception.

Cependant, depuis son élection en 2018, Andrés Manuel López Obrador n’est pas resté les bras croisés. En août 2021, le gouvernement mexicain, représenté par son ministre des Affaires étrangères Marcelo Ebrard, a intenté à Boston un procès aux fabricants d’armes Smith & Wesson, Beretta, Century Arms, Colt, Glock et Ruger, les accusant d’être des facilitateurs d’armes pour les cartels mexicains.

Un document officiel présenté par le Mexique lors de ce procès affirme qu’entre 70 et 90 % des armes découvertes sur les scènes de crime au Mexique ont fait l’objet d’un trafic illégal depuis les États-Unis et que l’industrie étatsunienne « sait comment fabriquer et vendre des armes pour éviter ce commerce illégal », puisque son propre gouvernement lui a recommandé depuis 2001 de contrôler et de superviser la vente d’armes, ce qu’elle a refusé.

L’indispensable contrôle de l’industrie américaine de l’armement

Il est clair que le marché de l’armement des États-Unis a besoin de la demande mexicaine pour survivre. On estime que 2,5 millions d’armes sont entrées illégalement au Mexique au cours des dix dernières années : le crime organisé mexicain a donc largement contribué à la bonne santé financière de l’industrie étatsunienne des armes pendant cette décennie.

Les deux pays ont évidemment intérêt à ce que leurs citoyens cessent d’être tués par des armes à feu aux mains d’éléments criminels, et donc que ces armes à feu soient nettement plus contrôlées. De fait, treize États des États-Unis ont soutenu le procès du gouvernement mexicain. Parce qu’elle alimente la violence armée, la politique de commercialisation est selon eux inacceptable, y compris aux États-Unis mêmes.

Réduire ces flux d’armes aurait un impact évident sur le taux d’homicides au Mexique – qui atteignait en 2018 le scandaleux niveau de 29,1 victimes pour 100 000 habitants –, et aux États-Unis – 4,9, parmi le plus élevé des pays du G7. Sans collaboration, aucune politique publique ne pourra réduire efficacement la violence, les inégalités et la criminalité dans ces deux pays.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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