Sur les traces du royaume englouti

Cette histoire débute il y a vingt ans, dans la région d’Astrakhan, lorsque quelques hommes du village de Samosdelka, dans le district de Kamyziak, décident de bâtir une ferme à une quinzaine de kilomètres de leur village, à proximité de l’ancien lit de la Volga : un endroit idéal, riche d’une multitude de prés qu’inondent les crues de printemps, de cours d’eau envahis par les joncs, de dizaines d’îlots, le cœur même du delta de la Volga.
Ils choisissent l’emplacement avec soin, sur une hauteur qui reste au sec, y compris lors des fortes crues, mais à peine ont-ils commencé à manier leurs pelles qu’ils mettent au jour desbriques plates, des fragments de poteries et des ossements. Ils vont aussitôt chercher Alexandre Poukhov, un passionné d’antiquités qui enseigne l’histoire au collège local. Emerveillé par cette trouvaille, il récolte un sac entier de tessons ornés d’incompréhensibles dessins, qu’il apporte à des professeurs de l’Ecole normale d’Astrakhan, où un cercle d’archéologues amateurs a été fondé dans les années 1970. Stupéfaits, ceux-ci reconnaissent au premier coup d’œil des céramiques de type oguz de la période prémongole, remontant au Xe siècle.
En 1990, une grande équipe d’archéologues d’Astrakhan et de Moscou investit l’îlot. Hélas, les fouilles s’achèvent avant même d’avoir vraiment commencé, car l’URSS est en train d’éclater, et le maigre financement accordé à la science achève de se tarir. Comprenant qu’il vaut mieux préserver la cité antique en vue de fouilles ultérieures, les chercheurs enfouissent à nouveau ce qui a été dégagé.
Il faut attendre l’an 2000 pour que le chantier reprenne, financé cette fois par le Congrès juif russe. Quel rapport, direz-vous ? Eh bien, il faut savoir qu’il y a plus de mille ans c’est dans le delta de la Volga que le grand kaghanat khazar, seul Etat d’Eurasie dont le judaïsme était la religion officielle, s’est développé. Emma Zilivinskaïa, chercheuse à l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie de l’Académie des sciences de Russie, assure la direction des fouilles. Elle explique : “Pour la première fois dans l’Histoire, des non-Juifs, en l’occurrence des nomades turcs, se sont convertis au judaïsme, qui est a priori une religion profondément nationale : c’est ce que l’on appelé ‘le phénomène khazar’.”
Pendant longtemps, la Khazarie n’a éveillé aucun intérêt chez les scientifiques, et l’historiographie officielle de l’URSS décrivait même un temps le kaghanat comme “un petit Etat semi-nomade à caractère parasitaire” vivant de tributs prélevés à des peuples conquis, et n’ayant pas laissé de trace notable dans l’histoire de la civilisation. Tout changea en 1934, lorsque l’archéologue soviétique Mikhaïl Artamonov découvrit, près de Tsimliansk [dans la région de Rostov- sur-le-Don], les ruines de la forteresse khazare de Sarkel, connue dans les chroniques russes sous le nom de Biélaïa Viéja [le château blanc]. Cet événement poussa l’historien Lev Goumiliov*, ami et disciple d’Artamonov, à écrire son ouvrage La Découverte de la Khazarie, qui fit sensation dans le monde entier.
Mais c’est surtout dans le tout jeune Etat d’Israël que les Khazars ont été mis à l’honneur. Voici un passage de Khazarie, un livre d’Abraham Poliak, professeur d’histoire juive à l’université de Tel-Aviv : “A une époque où le monde était strictement partagé selon les doctrines idéologiques du christianisme et de l’islam, l’empire khazar représentait une ‘troisième force’ qui avait prouvé aux deux autres son égale valeur, à la fois comme adversaire et comme alliée. Les Juifs khazars formèrent le noyau de la diaspora juive en Europe de l’Est… Leurs descendants constituent aujourd’hui la grande majorité de la communauté juive.” En substance, il est bien agréable d’apprendre que ses ancêtres n’ont pas seulement été une minorité soumise à d’éternelles persécutions, mais qu’ils ont aussi pris part à la création d’un empire dont la puissance était égale à celles de Byzance et du califat arabe.
Ainsi, dès que la forteresse idéologique soviétique s’est effondrée, la science israélienne s’est empressée de sponsoriser toutes les initiatives destinées à mieux connaître les Khazars. Cela a entre autres donné naissance au Projet khazar – que finance depuis huit ans déjà l’Institut russe d’étude d’Israël et du Proche-Orient –, placé sous la direction d’Evgueni Satanovski. C’est lui qui a permis aux archéologues d’Astrakhan d’organiser de vraies fouilles, qui viennent de donner de formidables résultats. Pour l’instant, Dmitri Vassiliev, de l’université d’Etat d’Astrakhan, l’un des responsables de la campagne, préfère rester prudent lorsqu’il en fait le bilan : “On peut désormais affirmer que nous avons mis au jour une grande cité médiévale qui a existé dans le delta de la Volga entre le IXe et le XIVe siècle. En outre, cherchant une ville, nous sommes tombés sur trois cités d’un coup. Les couches de surface renferment des vestiges bien conservés de maisons d’habitation en brique cuite, serrées les unes contre les autres autour d’une minuscule place sur laquelle débouchent les issues. Toutes ces habitations étaient équipées d’un système de chauffage à conduits horizontaux et répondaient à un plan unique. Sous cette ville, nous en avons trouvé une autre, gigantesque pour l’époque médiévale. Nous ignorons la densité de sa population, mais on peut imaginer qu’elle abritait de 50 000 à 60 000 personnes. Et finalement, la strate la plus profonde nous a ramenés aux IXe et Xe siècles, avec des vestiges de huttes calcinées et effondrées, des soubassements de maisons en brique, des blocs de calcaire, brisés, dont les Khazars se servaient pour ériger leurs bâtiments. Nous avons également découvert des céramiques d’époque, ainsi que des habitations en forme de yourte, typiques de l’époque khazare.”
La hutte dite “de l’alchimiste” a suscité un intérêt tout particulier. Les chercheurs y ont déniché une grande quantité de carafons d’argile qui servaient à conserver et à transporter des réactifs chimiques. L’un de ces récipients était orné d’un énorme vaisseau de commerce en relief, avec son mât, son ancre, une proue et une poupe fièrement relevées. On ne connaît pas son origine, mais tout le monde a envie de croire qu’il s’agit du vaisseau amiral de la marine fluviale du kaghanat.

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