"Tout peut changer" explique comment l’arrivée du son au cinéma a nourri le sexisme

"Le chanteur de jazz", parmi les premiers films sonores, sorti en 1927 (Photo: Warner Bros.)

CINÉMA - Ce mercredi 19 février sort sur grand écran “Tout peut changer : Et si les femmes comptaient à Hollywood?”, réalisé par Tom Donahue. Un documentaire édifiant sur la représentation des femmes dans l’industrie du cinéma et porté par de nombreuses voix emblématiques d’Hollywood dont Meryl Streep, Cate Blanchett, Natalie Portman, Reese Witherspoon, Sandra Oh, Shonda Rhimes ou encore Geena Davis, également productrice du film. 

C’est au travers de différents récits révélant les “aberrations et discriminations” perpétuées à Hollywood que Tom Donahue a choisi de retracer l’itinéraire dramatique qu’ont subi les femmes dans l’histoire du cinéma. Si les différents témoignages évoquent les scandales les plus récents dont l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo qui en découla avec des données chiffrées probantes, le documentaire “Tout peut changer” remonte également aux prémisses du sexisme sur grand écran et plus précisément lorsque le son y a fait son entrée en 1927. 

“L’arrivée du son a stoppé la progression des femmes”

À l’aide des données récoltées par son propre institut, le Geena Davis Institute on Gender Media, l’actrice de “Thelma et Louise” soulève aussi et surtout l’importance du contenu des textes attribués aux femmes dans le cinéma depuis sa création. Un élément central qui a fortement contribué au sexisme cultivé à Hollywood. 

Ellen Tejle, directrice d’un cinéma en Suède, a fait de cette différence de traitement sonore un véritable point d’honneur. “L’arrivée du son a stoppé la progression des femmes et a renforcé le sexisme au cinéma de façon considérable”, explique-t-elle. Un sujet cher à la Suédoise puisqu’en 2018, elle crée le premier label à utiliser le test de Bechdel-Wallace, décrit comme un indicateur de sexisme au cinéma, afin de passer au crible plus de 4.000 films soupçonnés de mettre les rôles féminins au second plan. 

 

Pourtant, l’époque du cinéma muet au début du XXe siècle relevait d’un véritable âge d’or pour les femmes. Présentes à la production, à l’acting ou à la réalisation, les cinéastes féminines étaient omniprésentes face à des hommes que très peu intéressés par ce nouveau style de divertissement, leur laissant libre champ de diffuser leurs messages. 

En 1927, le premier film sonore, ”Le chanteur de jazz”, voit le jour. Lui et ses successeurs ouvrent la voie aux personnages féminins tels qu’on les connaît aujourd’hui. “Les femmes se sont mises à beaucoup parler d’hommes ou d’histoires d’amour, à être des personnages sensibles et naïfs”, relève Geena Davis, face caméra, sourire en coin dans ce documentaire.

Un point de vue partagé par Fritzi Kramer, experte américaine en cinéma muet, spécialisée dans la représentation des femmes et créatrice du site Movies Silently: “Les femmes ont été doucement chassées de la réalisation, de l’écriture et des autres métiers derrière la caméra. Elles ont été effacées de l’histoire après le muet.”

“Les scream queens” de l’horreur

Interrogée par Le HuffPost, Mélanie Boissonneau, docteure en cinéma audiovisuel et autrice de l’ouvrage Pin-up, au temps du pré code (1930-1934), est revenue sur le rôle important qu’a joué le cinéma d’horreur dans la représentation des femmes. 

Alors que le film sonore s’apprêtait à anéantir la profondeur des rôles féminins sur grand écran, la “scream queen” a ouvert une porte inespérée: “L’explosion de l’horreur au cinéma est liée au son, en l’occurrence grâce au son féminin et à ces fameuses ‘scream queens’ qui hurlaient de façon stridente dans des films comme ‘La Fiancée de Frankenstein’, ‘Dracula’... où quelques secondes de cris ont suffi à rendre ces films cultes...”, nous explique-t-elle, ajoutant que pour l’époque, il valait mieux voir “le verre à moitié plein, plutôt que l’inverse”. 

En effet, si le cinéma d’horreur doit (presque) tout à ses personnages féminins emblématiques, il ne leur a pas forcément rendu la pareille. “On ne peut ignorer que dans le cinéma d’horreur, la plupart des rôles féminins sont des rôles de victimes, condamnés à mourir dans les cris et la souffrance, contrairement aux hommes qui ne mourraient pas ou bien mourraient en silence de façon brutale en quelques secondes.”

De plus, la “scream queen” subissait tout autant l’objectivation de la femme qu’une comédienne présente dans un film romantique: “C’était, pour la plupart, des femmes très jolies, considérées comme des ‘it girls’, qui se faisaient bien souvent déshabiller par un singe ou une branche qui traînait par là!”, nous raconte-t-elle.

Et de conclure: “Mais les femmes du cinéma d’horreur n’étaient pas des éléments accessoires, elles ont été indispensables et ont marqué l’histoire en ce sens. On ne peut imaginer des rôles féministes à cette époque, mais elles ont été longtemps adulées, admirées et collectionnées par les plus grands. Leur présence même est synonyme de victoire à ce moment-là.”

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