Tom Andrews, rapporteur spécial de l’ONU: en Birmanie, «l’armée est capable de tout»

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La crainte de représailles n’arrête pas l’ardeur des manifestants birmans qui sont encore descendus dans les rues ce mercredi 17 février pour réclamer le retour de la démocratie et la libération de leur leader Aung San Suu Kyi. Dans une interview accordée à RFI, le rapporteur spécial de l’ONU pour les droits de l’homme en Birmanie, Tom Andrews, met en garde les généraux.

RFI : Craignez-vous que l’armée birmane ne durcisse encore sa répression du mouvement pro-démocratie ?

Tom Andrews : Oui, je suis terrifié. Je pense que les ingrédients pour une répression brutale sont présents. Nous savons de quoi sont capables les militaires birmans. Nous avons vu des massacres de manifestants pro-démocratie par le passé. Ils s’en sont pris même à des moines dans leurs robes safran. Nous avons aussi été témoins d’atrocités de masse commises contre l’ethnie des Rohingyas. L’armée est capable de tout. C’est pour cela que je suis inquiet. J’admire le courage et la ténacité de ceux qui manifestent et s’engagent dans la grève et la désobéissance civile. Je me tiens à leurs côtés dans leur lutte pour la liberté, pour la démocratie. Ils ne veulent pas passer leur vie sous le joug du régime militaire brutal de la Birmanie.

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Quels indices concrets vous font dire qu’il y a un risque imminent d’une intervention militaire ?

Des mouvements de troupes nous ont été signalés. Des soldats ont été transportés vers Rangoun au moins et de toute vraisemblance vers d’autres villes encore. Nous sommes en train de vérifier ces rapports, mais ils nous parviennent de plusieurs sources.

Confirmez-vous les témoignages selon lesquels des inconnus sèment le trouble dans les quartiers résidentiels ?

Nous savons que 23 000 prisonniers ont été libérés. Selon des rapports qui nous parviennent de toute la Birmanie, des inconnus s’introduisent dans les quartiers résidentiels pour semer le trouble. Des incendies et des activités criminelles ont été signalés. Nous soupçonnons que tout cela est orchestré pour créer le chaos. Ainsi, l’armée pourrait justifier une intervention au prétexte de rétablir l’ordre perturbé par ceux même que l’armée a envoyés.

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Vous dites que l’armée devra répondre de ses actes devant la justice internationale. Les généraux pourront-ils être poursuivis ?

Les généraux pourront être tenus pour responsables, mais tous les soldats – du sommet du commandement jusqu’au soldat sur le terrain – ont une responsabilité et risquent des procès. Pour la première fois dans l’histoire, nous avons accès à des informations et savons ce qui se passe. Grâce à des photos et des vidéos, nous pouvons retracer ceux qui se rendent coupables. Je lance donc cet avertissement aux militaires : ils devront répondre de leurs actes.

Que doit faire la communauté internationale pour forcer les généraux à rendre le pouvoir au peuple ?

Nous les appelons tous, qu’il s’agisse de gouvernements ou d’entreprises multinationales, à utiliser leur influence pour encourager l’armée à ne tenter aucune sorte de violence. Nous les appelons à mettre en garde la junte du fait que si elle persiste, il y aura un prix à payer. Non seulement l’armée sera tenue pour responsable devant la justice internationale, mais les entreprises ne pourront plus entretenir des relations commerciales avec les compagnies qui appartiennent ou qui sont contrôlées par l’armée. Les entreprises ont le devoir de protéger et de promouvoir les droits humains. Elles n’ont pas le droit d’ignorer la répression. Sinon, elles se rendront coupables de complicité.

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Tant que la Chine et la Russie émettent leur veto au Conseil de sécurité de l’ONU, des sanctions semblent pourtant improbables.

Traditionnellement, la Birmanie a pu en effet se cacher derrière la Chine. La Birmanie a été protégée dans le conseil de sécurité de l’ONU, elle a obtenu des armes et profité de ses relations commerciales. Mais aujourd’hui, même la Chine semble prendre ses distances en publiant un communiqué pour faire part de son inquiétude. Sans attendre le conseil de sécurité, des pays comme les États-Unis ont annoncé des sanctions. Il y a aussi l’Union européenne et le Royaume-Uni qui pourraient faire payer les généraux birmans via des sanctions. Ce que nous espérons, c’est non seulement que ces pays s’engagent dans cette voie, mais qu’ils coordonnent leurs efforts. Cela permettra une réponse forte.

Qu’attendez-vous du procès d’Aung San Suu Kyi ?

Je m’attends à une farce. Dès le début, en commençant par les inculpations, on ne peut parler que d’une farce. Les généraux ont décidé de ne pas respecter la moindre procédure équitable. L’avocat d’Aung San Suu Kyi n’avait vraisemblablement même pas été informé que la première audition avait lieu. C’est une farce, du théâtre ridicule, qui ne sera pris au sérieux par personne en dehors des cercles militaires des généraux.

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L’armée promet la tenue de nouvelles élections d’ici un an, peut-on faire confiance à cette promesse ?

Bien sûr que non. Cela aussi est une farce. Nous ne pouvons faire confiance à aucune des promesses du général Min Aung Hlaing et de ses acolytes. Ils ont promis des élections libres et équitables. Ils nous font croire qu’ils peuvent assurer un tel scrutin sous leur contrôle. Ceci est complètement absurde, et je pense que cela ne fait que démontrer à quel point l’armée est déconnectée de la réalité. Les généraux vivent comme dans une bulle. Ceci est démontré par les déclarations totalement ridicules auxquelles personne ne croit.