Tokyo 2021 : ces militaires blessés en Afghanistan en quête de renaissance aux paralympiques

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Parmi les 4 400 athlètes qui participent aux Jeux paralympiques de Tokyo, une dizaine d'entre eux sont des vétérans d'Afghanistan. Blessés en opération, ces hommes et ces femmes se sont reconstruits à travers le sport. Alors que le pays vient de retomber aux mains des Taliban, ils pensent aussi à leurs camarades morts au combat.

L'histoire des Jeux paralympiques est intimement liée à la guerre. Tout débute en 1948, dans un hôpital militaire situé à 60 km au nord de Londres, à Stoke Mandeville. Alors même que les Jeux olympiques se déroulent à Londres, un neurologue allemand, Sir Ludwig Guttmann, a l'idée d'organiser pour ses patients paraplégiques, tous vétérans de la Seconde Guerre mondiale, les premiers "Jeux mondiaux des chaises roulantes et des amputés". Son idée est simple : accélérer le rétablissement de ces anciens combattants par la pratique physique.

Quatre ans plus tard, ce mouvement sportif prend de l'ampleur et dépasse le niveau local. Les premiers Jeux internationaux de Stoke Mandeville ont lieu et grandissent d'année en année. En 1960, la 9e édition, que l’on considère comme les premiers "Jeux paralympiques", se tient à Rome, six jours après la clôture des Jeux olympiques, avec 400 athlètes venus de 23 pays.

À Tokyo, la vision de Sir Ludwig Guttmann continue de vivre. Lors de cette 16e édition, des vétérans participent toujours à la compétition. La plupart ont été blessés en opération lors de la guerre en Afghanistan. Meurtris dans leur chair, ils ont retrouvé l'envie de vivre grâce au sport. France 24 vous propose de découvrir ces destins exceptionnels.

  • Alfredo De los Santos (États-Unis) : "Mon handicap a été une bénédiction"

Spécialiste de cyclisme sur route, Alfredo De los Santos est originaire de République dominicaine. Immigré aux États-Unis, sa vie prend un tout autre tournant. À la suite des attaques du 11-Septembre, il décide de rejoindre l'armée américaine pour combattre le terrorisme. Engagé en Afghanistan, une roquette touche son véhicule en 2009 dans la province d'Helmand. Le soldat s'en sort miraculeusement, mais il perd sa jambe droite et souffre d'un traumatisme crânien et de stress post-traumatique. "Quand je suis revenu d'Afghanistan, j'avais des idées suicidaires et j'avais peur d'en parler", raconte-t-il dans une interview à Fox News. "J'ai fait avec et je n'en ai parlé à personne. Mais cela m'a dévoré de l'intérieur. Ce n'est que quand j'ai enfin reçu de l'aide que j'ai pu aller mieux." Pour reprendre goût à la vie, il se tourne vers le cyclisme. Sa blessure le rend finalement plus fort. "Pour moi, mon handicap a été une bénédiction", s'enorgueillit-il sur le site officiel du Comité international paralympique. "Parfois quand je le dis, les gens me regardent comme si j'étais fou et me demandent ce que j'entends par là. Je leur réponds que je suis dans les meilleures dispositions de ma vie. Je voyage. Avant, quand quelque chose m'ennuyait, je devenais fou. Maintenant, je n'y pense pas. Je laisse passer les choses."

  • Eric McElvenny (États-Unis) : "Je représente toujours les États-Unis"

La vie d'Eric McElvenny a elle aussi basculé dans la province d'Helmand en Afghanistan. En décembre 2011, ce membre des Marines est déployé avec son unité dans un village, lorsqu'il marche sur un engin explosif. Évacué en hélicoptère, il est finalement amputé au niveau de la jambe droite. Comme il le raconte sur le site de Team USA, le militaire se fait alors une promesse, celle de compléter un Ironman, un ultra-triathlon. Il réalise son pari deux ans plus tard et se transforme en athlète international. "Quand j'étais un Marine, je représentais mon pays sous l'uniforme, sous le treillis. Maintenant que je peux faire de la compétition, je représente toujours les États-Unis. Cela me fait sentir comme un enfant. Parfois, j'ai besoin de me pincer. Cela a vraiment lieu", confie-t-il dans le journal Post-Gazette de Pittsburgh où il réside.

  • Bradley Snyder (États-Unis) : "Transmettre un message positif"

Bradley Snyder pratique la natation depuis son plus jeune âge. Pour ses études, il rejoint l'académie navale et devient ensuite lieutenant dans la Marine. En mission en Afghanistan, alors qu'il tente de porter secours à ses camarades après une explosion, il perd la vue en marchant sur un engin explosif. Ses deux yeux sont remplacés par des prothèses. "Après ma blessure, je savais que ma vie ne reviendrait pas à la normal. Premièrement, j'étais aveugle. Deuxièmement, je ne pouvais plus exercer mon métier. Troisièmement, les fondations de ta vie, de ta carrière, de ton identité, de ta famille, tout est bouleversé après quelque chose comme cela", explique-t-il sur le site de l'un de ses sponsors. Bradley Snyder se tourne alors vers sa première passion : la nage. Un an plus tard, il participe aux Jeux paralympiques de Londres et décroche deux médailles d'or et une médaille d'argent. Quatre ans plus tard, il récidive à Rio en remportant trois nouvelles médailles d'or et une en argent. À Tokyo, il s'est lancé un nouveau défi en participant au triathlon : "C'est important pour moi de transmettre un message positif, d'inspirer les gens pour qu'ils dépassent leurs limites et qu'ils se disent 'Vous savez quoi ? L'adversité va de toute façon advenir, il faut que je sois bon pour la surmonter'."

  • Kelly Elmlinger (États-Unis) : "J'étais reconnaissante envers tous les hommes et les femmes que j'avais soignés"

Après ses études, Kelly Elmlinger s'est engagée comme infirmière dans l'armée. Elle sert pendant 10 ans au sein de la mythique 82e Airborne et se rend à trois reprises en mission en Afghanistan et en Irak. La jeune femme n'est pas blessée au combat, mais en 2013 elle apprend qu'elle souffre d'une forme rare de cancer, un sarcome synovial. Les médecins tentent de sauver sa jambe avec plusieurs opérations, mais ils finissent par l'amputer. Après s'être occupée pendant des années de blessés de guerre, l'infirmière se retrouve à leur place. "J'étais reconnaissante envers tous ces hommes et ces femmes que j'avais soignés car ils m'avaient montré la voie. Je me suis basée sur mon expérience avec eux et cela m'a donné le sentiment que tout irait bien", décrit-elle sur le site Stars and Stripes. Kelly Elmlinger se lance alors à corps perdu dans le sport et le triathlon, où elle excelle jusqu'à atteindre les Jeux paralympiques. Alors que la compétition débute au moment même où l'Afghanistan vient de retomber aux mains des Taliban, elle ne manque pas de penser à ceux qui ont combattu là-bas : "C'est important d'honorer et d'animer la communauté des vétérans. La meilleure chose que je puisse faire, c'est de partager mon histoire."

  • Curtis McGrath (Australie) : "À quoi cela a-t-il servi de perdre mes jambes ?"

L'Australien Curtis McGrath participe pour la deuxième fois à des Jeux paralympiques. Mais cinq ans après Rio, l'ambiance est moins à la fête. Dans une interview au Daily Telegraph, ce spécialiste du canoë avoue qu'il a eu du mal à dormir ces derniers jours. L'ancien soldat de l'armée australienne ne trouve pas le sommeil depuis la prise de Kaboul par les Taliban. Il y a neuf ans, c'est en Afghanistan qu'il a été grièvement blessé par un engin explosif improvisé et qu'il a perdu ses deux jambes. Depuis plusieurs jours, les images venant de ce pays lui font revivre ce cauchemar. "J'étais agacé et en colère au départ", explique ce médaillé d'or aux Jeux de Rio. "Nous avons formé et équipé 300 000 Afghans et on a l'impression qu'ils ont tout simplement déposé les armes face aux Taliban. Donc oui, dans un premier temps, je me suis demandé si cela avait valu le coup, vu le prix payé en termes d'argent, de vie et de membres." Mais après réflexion, l'ancien soldat ne regrette rien. "Cela aurait pu être un bus scolaire qui aurait roulé sur cet engin explosif improvisé, si ce n'avait pas été moi. Je ne changerais donc rien. C'est comme cela que je peux justifier mon sacrifice. Peu importe ce qu'il se passe maintenant, je sais que j'ai fait une différence."

  • Stuart Robinson (Grande-Bretagne) : "Faire des choses normales comme n'importe quel père"

C'est lors de sa quatrième mission en Afghanistan, en 2013, que le véhicule de Stuart Robinson est pulvérisé par une bombe dans la province d'Helmand. Après huit semaines de coma, le jeune homme se réveille et apprend qu'il a perdu ses deux jambes. Pendant sa rééducation, il découvre le rugby en fauteuil et participe aux Invictus Games, une compétition multisports pour soldats et vétérans de guerre blessés et handicapés créée par le prince Harry. "Les Invictus ont fait le boulot pour moi. Ils m'ont rendu mobile de nouveau et m'ont ouvert les yeux sur le handisport", a-t-il confié au Lancashire Post. Son talent est remarqué et il devient rapidement l'un des piliers de l'équipe britannique. "Je voulais montrer à mes enfants qu'ils n'avaient pas à s'inquiéter pour moi", a-t-il affirmé auprès du Daily Mail. "Je voulais aussi leur montrer que je pouvais faire des choses normales comme n'importe quel père."

  • Jaco van Gass (Grande-Bretagne) : "N’aurait-il pas été mieux que je meurs ?"

Jaco van Gass est né en Afrique du Sud, mais il a rejoint l'Angleterre à l'âge de 20 ans pour suivre son rêve d'intégrer l'armée britannique. Engagé en Afghanistan, il est blessé en 2009 par un tir de grenade. Il perd son bras gauche, son poumon est endommagé, son genou fracturé et il doit subir 11 opérations. Le réveil est douloureux, comme il l'a résumé auprès du site officiel des Jeux paralympiques : "Il m’a fallu un bon mois et demi pour appréhender l’aspect mental de ce qu’il m’était arrivé. Et vous vous posez la question : pourquoi j’ai survécu ? Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ? N’aurait-il pas été mieux que je meurs ? Ce genre de questions. Et après vous réalisez qu’il y a une raison à ce qu’il vous est arrivé. Vous ne savez pas pourquoi mais cela devient de plus en plus clair." L'ancien soldat doit tout réapprendre, mais il se passionne pour le cyclisme. Il assiste même aux Jeux paralympiques de Londres en 2012 : "De voir toute cette foule et à quel point c’était inspirant m’a convaincu que je voulais être un de ces sportifs, que c’était ce que je voulais vraiment faire. Je voulais être sur le terrain et plus dans les tribunes." Neuf ans plus tard, c'est à son tour de participer à la compétition. Jaco van Gass ne manque pas de ressources et multiplie toutes sortes d'aventures. Il a gravi le sommet du Grand Paraiso en Italie, a parcouru les 1 200 km de la Carretera Austral en Patagonie, au Chili, en 2016, et a également terminé la Race Across America (traversée des États-Unis à vélo, d'est en ouest) en six jours avec d'autres cyclistes en 2017.

  • Micky Yule (Grande-Bretagne) : "Ce n'est pas parce que j'ai été blessé en Afghanistan que je suis prêt à être jeté à la casse"

D'origine écossaise, Micky Yule s'est engagé dans l'armée britannique à l'âge de 17 ans. En mars 2010, alors en patrouille, il est frappé par un engin explosif improvisé. "C'était une patrouille comme d'habitude, mais cette fois-ci je n'ai pas eu de chance. Quand j'ai marché sur le mécanisme, j'ai actionné la charge explosive qui a emporté ma jambe gauche instantanément et qui a laissé la droite dans un sale état", se rappelle-t-il sur le site Help for Heroes. Le jeune soldat est finalement amputé des deux jambes. Avant cette blessure, Micky Yule pratiquait déjà l'haltérophilie. C'est donc tout naturellement vers ce sport qu'il s'est tourné lors de sa rééducation. Il enchaîne les compétitions internationales et participe aux Jeux paralympiques de Rio : "Si vous faites quelque chose, pourquoi ne pas devenir le meilleur au monde dans cette discipline ? C'est ce que j'essaie de faire en ce moment. Quand je me prépare à soulever des poids, je veux montrer à tout le monde que le travail paie. Je veux aussi montrer que ce n'est pas parce que j'ai été blessé en Afghanistan que je suis prêt à être jeté à la casse."

  • Tim Focken (Allemagne) : "J'ai eu de la chance de survivre"

Soldat dans l'armée allemande, Tim Focken a failli perdre la vie en Afghanistan. En 2010, lors d'une mission, les Taliban encerclent son escouade. Il est touché par un tireur d'élite au bras gauche. Il réussit à embarquer dans l'hélicoptère de secours avant d'être opéré pendant 17 heures. Son bras est endommagé à vie et il garde de profondes séquelles psychologiques. "C'est passé à quelques centimètres de ma tête. On n'oublie jamais de tels événements, ils restent toujours là. On ne peut pas effacer la mémoire", a-t-il expliqué au site du comité allemand paralympique. Depuis, il a conservé la balle qui l'avait touché : "Je la garde toujours avec moi, dans ma poche gauche, et visiblement cela m'a porté chance." Après plusieurs années d'entraînement intensif en tir, Tim Focken a pu se remettre de cette expérience traumatisante. Il se sent aujourd'hui heureux de pouvoir participer aux Jeux de Tokyo. "D'autres ont perdu la vie. J'ai eu la chance de survivre. J'ai toujours ma famille. Depuis que je fais du sport, ma vie a changé et j'ai de nouveau de la satisfaction professionnelle", a-t-il résumé auprès de l'agence Xinhua.

  • Rémy Boullé (France) : "Le sport rend heureux"

Le Français Rémy Boullé n'a pas été blessé en opération, mais cet ancien commando parachutiste dans les forces spéciales a défendu les intérêts de la France en Afghanistan, au Mali, au Niger ou encore au Tchad. En 2014, la vie de ce militaire prend un tournant dramatique lors d’un entraînement opérationnel. Son parachute ne s'ouvre pas et la procédure de secours ne se déroule pas comme prévu. Il devient paraplégique à l’âge de 26 ans. Durant un an, il est en rémission et en rééducation à l’hôpital militaire de Paris. Dans la salle de musculation, il tombe par hasard sur un magazine. "J’ai appris en feuilletant un prospectus que le kayak faisait son entrée aux Jeux paralympiques un an plus tard. Comme j’avais pratiqué ce sport étant enfant, j’ai vu ça comme un signe et je me suis lancé dans le para canoë avec pour objectif les Jeux de Rio, 15 mois plus tard", a-t-il décrit sur le site Handirect. L'ancien militaire réussit son pari et termine 5e à Rio. Cinq ans plus tard, il vise désormais l'or à Tokyo. Malgré son handicap, il a également pour objectif de reprendre le parachutisme. Ressauter en autonomie est son prochain défi : "Le sport, pour les handis comme pour les valides, nous permet de nous sentir bien dans notre corps. On se dépense, on sécrète des endorphines et de la dopamine, on tisse un lien social, on prend soin de soi. Le sport, son sport, quand on a trouvé celui qui nous convient, rend heureux."

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