Ils souffrent du toc du couple, une vraie maladie du doute en amour

Wassila Djellouli
·Journaliste lifestyle
·6 min de lecture

Ils se trouvent dans des relations de couple harmonieuses et sécurisantes mais ne cessent de douter de l'amour qu'ils portent à leur partenaire. Au point qu'ils en perdent le sommeil, l'appétit et parfois même... l'accès à leurs sentiments ! Des personnes souffrant du TOC du couple nous racontent le cercle vicieux contre lequel elles se battent.

Cindy a toujours enchaîné les histoires de quelques mois à peine : au début, elle est attirée, puis elle se met soudainement à “bloquer sur un défaut de l'autre et à ressentir une forme de répulsion”. De son propre aveu, cela “démarre souvent ‘bêtement’“. “Pour certains, il peut s'agir d'une façon de s'habiller, pas à la mode ou trop souvent de la même façon”, explique-t-elle. Et elle commence alors à cogiter : “Est-ce que je le trouve vraiment à mon goût ? Que vont en penser mes amis et ma famille si je leur présente ? Et si je me trompais ?”. La jeune femme se pose mille questions, doute, tout en se culpabilisant de se trouver “si futile et si peu aimante”. Son cerveau s'emballe, l'empêche de se concentrer et de dormir. Et c'est souvent le début de la fin, “malgré des sentiments bien réels”.

J'ai des patients qui vont quitter leur partenaire pour une poitrine pas assez conséquente, des lèvres pas assez dessinées ou un grain de beauté. Ils se rendent compte que c'est exagéré mais c'est tellement anxiogène qu'ils préfèrent fuir

Face à ces questionnements qui ne lui laissent aucun répit, Cindy préfère rompre les relations. La Parisienne n'est pourtant pas une femme exigeante à l'extrême ni une phobique de l'engagement. Elle souffre en fait du TOC du couple (ROCD en anglais), un trouble anxieux qui serait en partie d'origine génétique, aggravé et/ou déclenché par des traumatismes émotionnels. Pourquoi “TOC” ? Car l'angoisse est accompagnée de compulsions, un peu comme le toc de propreté qui pousse à se laver les mains cent fois par jour. Mais il s'agit ici “de compulsions cognitives”, comme l'explique Rodolphe Hurlot, psychopraticien spécialisé dans les troubles obsessionnels avec compulsions cognitives et auteur du livre La maladie de l'amour, le toc du couple ou ROCD. En d'autres termes, l'angoisse se matérialise par des pensées obsessionnelles, ou des besoins de vérifications intellectuelles. Comme le fait de se rassurer en ruminant ou en lisant toute la nuit des articles du type “10 choses qui prouvent que vous êtes amoureux”.

Une intolérance au doute et à l'incertitude en amour

Car à la base de tout cela, se trouve l'angoisse envahissante de ne plus aimer son partenaire. Une peur irraisonnée qui pousse la personne qui en est victime à “zoomer” malgré elle sur des choses qui lui déplaisent. “Le physique, le tempérament, l'humour sont scrutés. J'ai des patients qui vont quitter leur partenaire pour une poitrine pas assez conséquente, des lèvres pas assez dessinées ou un grain de beauté. Ils se rendent compte que c'est exagéré mais c'est tellement anxiogène qu'ils préfèrent fuir”, raconte Rodolphe Hurlot. Face à ces doutes insupportables, certains comme Aurore, vont "décortiquer" les moindres détails de [leur] relation pour trouver des preuves de sa légitimité”. “Je nous comparais à mes relations précédentes et à tous les couples qui nous entouraient. Parfois, un dialogue dans un film ou une simple phrase dans un livre suffisait à déclencher l'obsession et les ruminations sans fin […] J'en étais au point où il m'arrivait de me lever en pleine nuit pour chercher des "réponses" sur des forums en ligne ou tirer des cartes de tarot pour "vérifier" l'état de ma relation. C'était invivable”.

Le TOC nous dépossède de nous-mêmes. Lorsqu'il se manifeste, on n'a plus la capacité de penser à autre chose. Toute notre énergie est monopolisée et drainée. On est épuisé...

L'incapacité à supporter l'incertitude, voilà ce qui permet de distinguer les personnes souffrant du TOC du couple des gens qui doutent de façon “normale. “Il y a obligation de répondre à la pensée immédiatement, sous peine d'avoir plus d'angoisses”, explique Rodolphe Hurlot. Le TOC est “envahissant à l'extrême”, confirme Aurore. “Il nous dépossède de nous-mêmes. Lorsqu'il se manifeste, on n'a plus la capacité de penser à autre chose. Toute notre énergie est monopolisée et drainée. On est épuisé […] rongé par la culpabilité, l'impression de "trahir" notre partenaire ou de ne pas le mériter. La souffrance est parfois si intense qu'on se dit que la seule solution pour y échapper, c'est de quitter l'autre. Et dans ces moments-là, il peut être extrêmement difficile de se raisonner (...)”.

Un trouble mal diagnostiqué et souvent peu pris au sérieux

Le cercle vicieux est installé : “C'est comme si avant de manger un gâteau au chocolat, vous vous demandiez pendant vingt minutes : est-ce que je suis sûr que j'en ai envie, vais-je sentir le cacao, la satiété etc ? Au bout d'un moment vous n'en aurez plus envie”, explique Rodolphe Hurlot.

On n'en parle peu car c'est un TOC invisible, et tout ce qui est invisible ne fait pas de vues sur YouTube, ni de ventes

Pour ces personnes bloquées dans leur intellect, les répercussions sur la sexualité sont également énormes : “elles peuvent être gênées par des odeurs, des parfums, un grain de peau, une façon de faire l'amour qui leur plaisaient pourtant au départ”. Face à ce désordre psychique, les malades peuvent se sentir bien seuls, d'autant plus qu'ils sont rarement compris et pris au sérieux. Ni par leurs proches, qui considèrent souvent que “quand il y a un doute, il n'y a pas de doute”, ni par les professionnels de santé rarement formés sur le sujet. Leur salut pourra passer par une thérapie cognitivo-comportementale. En plus d'entamer cette démarche qui lui a permis de faire des “progrès assez rapides”, Aurore a entrepris d'en parler sur les réseaux sociaux. Elle a créé une page Instagram et la chaîne YouTube Free the love sur le sujet, qui ont eu pour elle de véritables vertus thérapeutiques.

Nul ne sait à quel point ce trouble est répandu tant il est méconnu en France, et mal diagnostiqué. “C'est un TOC invisible, et tout ce qui est invisible ne fait pas de vues sur YouTube, ni de ventes”, déplore le psychopraticien, qui estime que chacun connait probablement des personnes qui en souffrent sans le savoir. Depuis qu'elle fait connaître le TOC du couple sur les réseaux sociaux, Aurore, a reçu des dizaines de messages de personnes heureuses de mettre un nom sur leur souffrance... “En baver tout seul dans son coin pendant 20 ans, comme ça a été le cas pour moi, ne devrait plus arriver à personne”.

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