Comment Tim Berners-Lee, le créateur du web, veut protéger vos données personnelles avec le Web 3.0

Comment Tim Berners-Lee, le créateur du web, veut protéger vos données personnelles avec le Web 3.0

Le créateur du World Wide Web s'est donné une nouvelle mission : sauver son invention. Sir Timothy Berners-Lee, la personne qui a rendu possible la lecture de cet article en ligne, a eu l'idée du web en 1989. Mais 33 ans plus tard, il estime que les géants du secteur "contrôlent le monde et manipulent les gens en livrant leurs informations" à des tiers.

S'adressant à Euronews Next lors de la conférence Web Summit à Lisbonne au début du mois, Tim Berners-Lee a déclaré qu'"auparavant certains pensaient que les ingénieurs du monde de la 'tech' allait sauver le monde. Mais aujourd'hui, le web présente de nombreux défauts". Sa solution à ce problème est "une correction à mi-parcours pour se réapproprier le web", ce qu'il appelle le Web 3.0.

Ce Web 3.0 ne doit pas être confondu avec le Web3, un concept brandi dernièrement par de nombreux acteurs du monde de la technologie comme la prochaine itération de l'internet.

Mais pour comprendre, la réaction et l'analyse de Tim Berners-Lee,  il est important de connaître les origines et le développement du World Wide Web.

Comment le World Wide Web a commencé

Tim Berners-Lee, né en 1955 à Londres, étudie la physique à Oxford puis commence à travailler dans les années 1980 comme consultant à l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN). Il y conçoit le prototype original du web, qu'il nomme alors "Enquire Within Upon Everything" (Tout apprendre sur tout - NDLR) du nom d'une encyclopédie domestique de type Larousse Ménager, publiée fin XIXè. Son objectif est alors de permettre aux scientifiques de partager des données sur un réseau de manière automatisée.

En effet, le réseau internet n'est pas la même chose que le web. Internet existait déjà dans les années 1970, mais peu de monde savait vraiment qu'il existait. Les ingénieurs électriciens Bob Kahn et Vint Cerf ont été les premiers à développer le protocole internet (IP), qui permettait aux ordinateurs de partager des bits d'information. En un mot, ils ont créé un processus permettant aux ordinateurs de se parler entre eux. C'est la structure physique sur laquelle le web peut ensuite se brancher.

Jason DeCrow / AP
Tim Berners-Lee lors de son discours long de cinq mots à la remise d'un prix pour l'ensemble de ses travaux lors de la 13e édition des Webby Awards le 8 juin 2009 - Jason DeCrow / AP

A partir de ce réseau d'interconnexions, Tim Berners-Lee a ensuite proposé de développer un système d'information distribué unique accessibles aux scientifiques des universités et des instituts du monde entier. En 1990, il rédige une deuxième proposition qui décrit les termes d'un "projet hypertexte" qu'il nomme "WorldWideWeb" permettant d'accéder à "documents hypertextes". Il développe le code de son serveur web sur un ordinateur du CERN la même année. Pour éviter qu'il ne soit éteint accidentellement, l'ordinateur porte une étiquette – écrite à la main et à l'encre rouge – sur laquelle on peut lire : "Cette machine est un serveur. Merci de ne pas l'éteindre !"

Comment le World Wide Web a décollé

En 1993, le CERN met le logiciel du World Wide Web dans le domaine public. On assiste alors à l'émergence de la première étape du web, surnommée le Web 1.0. Bien qu'accessible à tous, il s'agissait d'un web en lecture seule et seuls ceux qui savaient coder pouvaient publier des documents hypertextes.

Le Web 2.0 s'est développé sur cette base. Cette évolution nous permet aujourd'hui d'interagir davantage avec le web et de publier sur de grandes plateformes telles que Google, Facebook, etc. sans coder. Mais tout cela n'est pas gratuit. En contrepartie, nombre de ces entreprises s'approprient nos données à des fins de publicité ciblée.

Une solution plus sûre que le Web3

Tim Berners-Lee a développé l'idée d'un nouveau web dans son laboratoire au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en travaillant sur une nouvelle façon de décentraliser l'internet et de protéger nos données.

Sa solution aux dysfonctionnements du Web 2.0 est une troisième couche de protocoles, qui donne à une personne la possibilité de se connecter à un site ou une application avec son propre identifiant personnel.

Auparavant certains pensaient que les ingénieurs du monde de la 'tech' allait sauver le monde. Mais aujourd'hui, le web présente de nombreux défauts.

Il a appelé ce nouveau projet "Solid" et a créé une nouvelle société, Inrupt, pour lancer "Solid".

La plateforme imaginée par Tim Berners-Lee est accessible depuis un navigateur ; mais il ne s'agit pas d'une application. Les utilisateurs peuvent stocker leur données privées sur un "pod" auquel ils peuvent accéder très facilement. Expliqué plus simplement, il s'agit d'une clé ou d'un identifiant numérique sécurisé.

Tim Berners-Lee a spécifié qu'il s'agissait de sa vision du Web 3.0, en soulignant bien que ce Web 3.0 est différent du Web3 qui, lui, utilise le système de blockchain Ethereum et promet d'être décentralisé. Malgré cette promesse, avec le Web3, les données, telles qu'un dossier médical, peuvent facilement être tracées ; comme ces données sont publiques, les sécuriser est coûteux. La vitesse est un autre problème et il n'est pas certain que le Web3 puisse être véritablement décentralisé.

Timothy A. Clary / AFP
Une personne se tient devant une projection du code source du World Wide Web de Sir Tim Berners-Lee lors d'une vente aux enchères NFT à Sotheby's à New York, le 24 juin 2021 - Timothy A. Clary / AFP

Ainsi, si de nombreuses entreprises de crypto-monnaies et de métavers brandissent le mot Web3 comme l'avenir d'internet, Inrupt s'oppose à cette vision de l'avenir.

"Nous parlons bien de l'authentique Web 3.0... pas un détournement marketing en quelque sorte", estime ainsi John Bruce, PDG et cofondateur d'Inrupt, qui a rejoint Tim Berners-Lee il y a environ cinq ans. "Tim m'a expliqué un soir, au cours d'un dîner, que le web tel qu'il est en train de se déployer n'est pas le web que nous avions imaginé. Mais il reste possible d'en faire quelque chose, à condition de le pousser dans la bonne direction", a-t-il rapporté à Euronews. "Nous avons beaucoup travaillé avec la communauté open source, etc. mais nous avons complété ce puzzle technologique que représentent les besoins du web".

Le Web 3.0 est-il déjà disponible ?

Cette nouvelle technologie est déjà disponible et Tim Berners-Lee a indiqué qu'Inrupt est en discussion avec des gouvernements – y compris ceux d'Europe – sans divulguer exactement lesquels.

Le Web 3.0 est déjà en cours de déploiement en Flandre, la région du nord de la Belgique. Tim Berners-Lee a déclaré que les services sociaux seront fournis par l'intermédiaire de pods et que d'ici la fin de l'année, ses 6,5 millions de citoyens seront en mesure d'utiliser cette technologie.

Parmi les autres utilisateurs figurent le secteur des assurances ainsi que de nombreux autres types d'entreprises. Mais cette technologie vise à être accessible à tous et et à toutes dans tous les pays, et peut également contribuer à sauver des vies selon ses fondateurs.

Nous parlons bien de l'authentique Web 3.0... pas d'un détournement marketing"

Inrupt a, par exemple, travaillé avec des ONG pour aider les réfugiés en leur permettant de partager leur pod afin de faire circuler leurs données médicales, la liste des vêtements et tentes qu'ils ont reçus, et même de s'inscrire auprès d'une ONG, ce qui leur fait gagner du temps.

Tim Berners-Lee a indiqué que d'autres pays ont fait appel à Inrupt afin d'aider les victimes de violences domestiques en fournissant des pods aux personnes concernées.

"J'ai entendu dire que lorsque une personne va porter plainte à la police, c'est généralement  après avoir été blessée 37 fois en moyenne", a-t-il témoigné, et donc, si [un pod] est donné à une personne, elle peut simplement noter ce qui se passe en toute confidentialité et si elle doit aller à la police, elle a une trace".

Les pods permettent ainsi à chaque citoyen et citoyenne de protéger ses données en ligne.

Nos sociétés semble également plus mûres sur ces questions ; beaucoup d'internautes sont plus protecteurs à l'égard de leurs données depuis les révélations sur l'ingérence des pirates russes dans les élections américaines de 2016, la désinformation généralisée ou encore le scandale Facebook / Cambridge Analytica.

Tout le monde y gagne, même la Big Tech

Mais comment les grandes plateformes pourraient-elles réagirent en perdant l'accès à nos données alors qu'elles les vendent à bon prix aux entreprises et aux annonceurs pour faire des bénéfices ? Selon John Bruce, tout le monde gagnerait à une plus grande protection des données personnelles, car les citoyens contrôleraient la quantité de données qu'ils communiquent et les entreprises auraient une meilleure compréhension des préférences des utilisateurs.

Pour cela, Inrupt doit encore convaincre et doit maintenant continuer à parler aux gouvernements et aux entreprises pour que davantage de pods soient utilisés dans le monde. Mais même s'ils étaient utilisés partout, il resterait encore beaucoup à faire pour faire du web un espace sûr. "Le web a toujours été accessible et il est très important qu'il soit internationalisé. Il faut donc s'assurer que ce web 3.0 fonctionne dans de nombreuses langues et pour les personnes handicapées, ce qui pourrait être très important avec des applications solides [pods]", a précisé John Bruce.

Il est également inquiet de la forme que prendra le metaverse. Quelle valeur a, par exemple un mariage dans le metavers : pourquoi des couples se marient-ils avec des avatars et cette union est-elle légale dans le monde réel ? Ou encore : comment seront gérés le harcèlement sexuel, nos données et la propriété dans ce type d'univers ? Ces problématique sont de véritables champs de mines juridiques créés par le metavers dans lesquels les utilisateurs doivent naviguer.

"Il y aura des problèmes. Si vous vous inquiétez d'être une blogueuse féministe sur Twitter, qu'en sera-t-il dans le monde de la réalité virtuelle ?" estime ainsi Tim Berners-Lee. "De toute évidence, il va falloir réfléchir longuement à la manière de construire des systèmes pour des lieux sûrs", a-t-il ajouté, démontrant que le travail visant à faire du Web un espace plus démocratique et plus sûr est loin d'être terminé.