Teslem Sidi: des camps de réfugiés sahraouis au combat pour l'identité

Teslem Sidi est une activiste sahraouie. Depuis Madrid, elle se bat non seulement pour la cause de son peuple, en conflit avec le Maroc depuis plus de 40 ans, mais aussi pour l’identité et la liberté des femmes sahraouies. Portrait.

Elle peine à contenir ses émotions. Sur le tarmac de l’aéroport de Tindouf, ses yeux brillent comme la Lune au-dessus d’elle. Elle l’observe : « Ma mère m’a toujours dit qu’où que je sois, on aura toujours la Lune en commun », sourit-elle. Cela fait dix ans que Teslem Sidi n’a pas vu sa mère. Dix ans qu’elle n’a pas foulée de ses pieds nus le désert qui l’a vu grandir. « Je parle sans cesse du Sahara mais après dix ans, j’ai besoin de voir ce qu’il s’y passe réellement. Sinon, je ne serai qu’une Occidentale de plus qui parle de quelque chose qui n’est même plus vraiment à elle », explique la jeune femme de 27 ans.

Teslem Sidi, appelée Tesh, est née en 1994 dans les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf, dans le sud-ouest de l’Algérie. C’est là, dans « la Hamada », le désert dans le désert, que vivent depuis 1976 les exilés sahraouis. Ils seraient près de 200 000 aujourd’hui. La mère et la grand-mère paternelle de Tesh font partie des premières femmes a avoir pris le chemin de l’exode alors que commençait le conflit entre le Front Polisario (les indépendantistes sahraouis), le Maroc et la Mauritanie. Une guerre qui durera jusqu’en 1991, date du cessez-le-feu - rompu en novembre 2020 - et de la promesse, jamais tenue, de l’organisation des Nations unies d’organiser un référendum d’auto-détermination.

Le combat pour la nationalité

Petite, Teslem est confiée à sa grand-mère exilée en Mauritanie : « J’ai grandi en élevant des chèvres… une vraie petite nomade », plaisante celle qui est aujourd’hui ingénieure informatique dans une grande banque espagnole. « Lorsqu’on m’a ramenée dans les campements de Tindouf, j’avais sept ans. Jusque-là, je savais que j’avais une famille mais ma mère, mes frères n’avaient pour moi qu’une existence théorique. Je ne savais pas à quoi ils ressemblaient », se souvient-elle. À huit ans, elle participe au programme « vacaciones en paz » qui permet, depuis les années 1980 aux réfugiés sahraouis âgés de 7 à 12 ans d’être accueillis pendant l’été par des familles en Espagne. L’objectif : éloigner les enfants des températures extrêmes du désert, leur permettre de vivre au contact des familles occidentales et sensibiliser, par la même occasion, ces dernières à la cause sahraouie : « Nous étions les meilleurs ambassadeurs de la cause », constate Teslem. « On avait aussi une responsabilité très importante pour notre âge. Je me souviens que pendant l’été, je demandais du chocolat, de l’argent, des nougats pour ramener à ceux qui étaient restés au campements. »

Les années passent et cette responsabilité envers ceux qui restent à Tindouf s’accroît. Teslem continue ses études en Espagne : « Il me fallait un travail stable, bien payé pour pouvoir subvenir aux besoins de ma famille dans les campements », explique-t-elle. Pendant plusieurs années, Teslem - dont le père est considéré Espagnol car né au temps du Sahara espagnol - restera en Espagne de manière illégale car l’administration ne reconnaîtra ni sa filiation, ni son certificat de naissance, délivré par la République arabe sahraouie démocratique (la RASD). « Ça a été le drame de ma vie. Je ne pouvais pas voyager, je ne pouvais pas participer aux sorties scolaires, j’étais terrorisée quand je voyais la police », raconte-t-elle dans le podcast espagnol Muevéte a tu bola. Elle obtiendra finalement la nationalité espagnole en prouvant quinze ans de résidence légale dans le pays et fera de cette bataille juridique l’un de ses combats.

Faire avancer la liberté et les droits de la femme sahraouie

Aujourd’hui Teslem est connue des médias espagnols, notamment grâce à son activité sur les réseaux sociaux, ses vidéos explicatives et son rôle en tant que présidente de l’association sahraouie de la communauté de Madrid. Elle organise des manifestations et des discours pour sensibiliser à la cause sahraouie, à la situation des réfugiés et pour rappeler sans cesse à l’Espagne sa responsabilité en tant que puissance administrative du Sahara occidental. Mais cela n’a pas toujours été évident : « J’ai commencé en tant que militante depuis seulement deux ans. Avant, je ne voulais rien savoir. J’avais besoin de me forger ma propre identité en tant que réfugiée, en tant que femme et en tant que Sahraouie », explique-t-elle.

Car Teslem fait partie de cette nouvelle génération de femmes qui ont un double combat : être la voix de celles et ceux qu'on n'entend pas dans les campements et, parallèlement, faire avancer la liberté et les droits des femmes sahraouies. « Mon combat à moi, c’est celui de l’identité », scande-t-elle. D’ailleurs, sur les réseaux et les médias espagnols, elle se montre sans Melhfa (vêtement traditionnel des femmes sahraouies), au risque d'être critiquée par sa propre communauté. Suivie par quelques milliers de personnes, elle souhaite être une référence pour les jeunes filles réfugiées à Tindouf. Pour leur montrer qu'elles peuvent voir au delà des campements et que la lutte pour la liberté passe aussi par l'affirmation de soi : « Je revendique que pour être sahraouie, on n’a ni besoin de porter la Melhfa, ni le voile. Il faut que la femme puisse être leader de la lutte politique, peu importe ce qu’elle porte », affirme-t-elle.

Teslem balaie tous ses doutes d’un revers de main, elle cache sa sensibilité derrière son éloquence, son auto-dérision et son sourire. C’est une femme de décision : « Je ne verrai sûrement jamais l’aboutissement de la cause », dit-elle pragmatique, « Mais j’y aurais également contribué ». Son objectif pour l’avenir : la lutte politique dans les pays occidentaux. « C’est en entrant en politique qu’on pourra, en tant que sahraouis de la diaspora, faire bouger les choses…», affirme-t-elle déterminée.

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