Tesla mise sur le bitcoin : révélation ou opportunisme ?

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Le fabricant américain de voitures électriques Tesla a annoncé, lundi, avoir investi 1,5 milliard de dollars dans le bitcoin. Le patron du groupe, Elon Musk, a même promis qu’il serait possible à l’avenir de payer les Tesla en bitcoin. Est-ce le coup de pouce qu’il manquait pour démocratiser le recours à cette cryptomonnaie ?

Pour les investisseurs c'est du pain béni. Tesla a annoncé, lundi 8 janvier, avoir acheté des bitcoins pour 1,5 milliard de dollars et Elon Musk, le fantasque PDG du constructeur automobile, a précisé que les acquéreurs de ses voitures électriques pourraient à l'avenir payer leur véhicule en partie avec la célèbre cryptomonnaie.

De quoi faire exploser le cours du Bitcoin, qui a flirté avec la barre des 45 000 dollars (37 000 euros), mercredi 10 février. Ce coup de pouce médiatique d'Elon Musk a permis à cette devise dématérialisée de finir en beauté une année à faire saliver n'importe quel spéculateur puisque sa valeur a progressé de 1 100 % depuis mars 2020.

Le bitcoin ne fait plus peur aux investisseurs

Si ces annonces de Tesla ont permis aux boursicoteurs de faire leur beurre, elles "constituent aussi un signal fort que le Bitcoin a acquis une certaine normalité financière", analyse Nathalie Janson, économiste et spécialiste des cryptomonnaies à l'école de management Neoma Business School, contactée par France 24.

Pour cette experte, le Bitcoin a gagné en légitimité sur les marchés financiers en deux temps. En 2017, d'abord, lorsqu'il est devenu l'un des "investissements favoris pour certaines 'baleines' [investisseurs qui dépensent d'importantes sommes d'argent, NDLR] en Asie", rappelle la spécialiste. Cela a permis d'éveiller la curiosité de grands fonds américains qui, jusqu'alors, craignaient de se brûler les ailes en misant sur une devise qui traînait la sulfureuse réputation de "moyen de paiement favori des criminels".

À partir de fin 2019, les fonds spéculatifs américains ont commencé à s'intéresser de plus en plus au bitcoin. Puis les banques traditionnelles l'ont intégrée dans leurs stratégies d'investissement et, enfin, des groupes de premiers plans ont décidé d'ajouter la cryptomonnaie à leur portefeuille. Square, la société de paiement électronique fondée par le patron de Twitter, Jack Dorsey, a ouvert la voie en achetant des bitcoins pour 50 millions de dollars en octobre 2020. Les 1,5 milliard de dollars mis sur la table par Tesla prouve aux derniers sceptiques que le bitcoin a "gagné sa place sur le marché financier le plus développé au monde et n'est plus réservé aux professionnels du risque que sont les fonds spéculatifs", résume Nathalie Janson.

La maire de Miami à la rescousse

L'enthousiasme des marchés est une chose. Mais le projet initial des promoteurs du bitcoin n'étaient pas d'arrondir les fins de mois des spéculateurs. La cryptomonnaie devait, à terme, servir de moyen de paiement alternatif qui débarasserait le monde des intermédiaires financiers, comme les banques.

À cet égard, les annonces de Tesla constitueraient un pas dans le sens d'une plus large "adoption par le grand public" de cette cryptomonnaie, écrit Reuters. La possibilité de payer une voiture électrique en bitcoin pourrait, en effet, contribuer à démocratiser son usage comme moyen de paiement.

C'est aussi ce que semble penser Francis Xavier Suarez, le maire de Miami, qui a salué les déclarations d'Elon Musk sur Twitter. Dans la foulée, il a assuré réfléchir à la possibilité pour les contribuables de la ville d'utiliser cette devise électronique pour payer leurs taxes ou encore de verser une partie du salaire des employés de la municipalité en bitcoin.

Dans le monde du sport aussi, le bitcoin fait son chemin. Russell Okung, joueur de football américain, a reçu la moitié de sa rémunération annuelle – qui s'élève à 13 millions de dollars – en bitcoin, a annoncé son club, les Panthers de la Caroline, en janvier 2021.

Opportunisme d'Elon Musk

Mais cet arrangement salarial s'apparente à un investissement similaire à celui de la plupart des boursicoteurs et les déclarations d'Elon Musk ou du maire de Miami sont "des effets d'annonce plus qu'autre chose", avertit Vincent Boy, analyste de marchés pour la société de courtage IG, contacté par France 24.

Concrètement, "le bitcoin n'est pas encore prêt d'être largement adopté comme moyen de paiement", assure Nathalie Janson. C'est une devise beaucoup trop volatile pour inspirer la confiance au plus grand nombre. "Je ne vois pas les employés de la mairie de Miami accepter d'être payés en bitcoin, car la valeur de cette cryptomonnaie peut changer du tout au tout du jour au lendemain", confirme Vincent Boy.

Cet expert soupçonne Elon Musk d'avoir agi plus par calcul opportuniste que par "foi" dans le bitcoin. "Il est habitué à poster des messages sur Twitter qui, grâce à son influence, peuvent faire bouger le cours d'actions en Bourse et il a même eu des soucis avec la Security and Exchange Commission (SEC) à cause de ça", rappelle Vincent Boy.

Depuis que Tesla a dévoilé son investissement dans le bitcoin, Elon Musk a multiplié les messages sur Twitter soutenant les cryptomonnaies. Des prises de positions qui ont probablement contribué à la hausse de près de 20 % de la valeur du bitcoin depuis le début de la semaine, estime Vincent Boy.

"Je ne serais pas étonné que tout ça soit essentiellement une manière pour Tesla de profiter de la tendance boursière actuelle autour des cryptomonnaies", précise l'analyste de marchés. Le groupe a d'ailleurs précisé dans les documents fournies à la SEC pour annoncer son investissement dans les bitcoins qu'il se réservait "la possibilité de réinvestir une partie de l'argent dans d'autres actifs alternatifs, comme de l'or ou d'autres valeurs numériques [autres cryptomonnaies par exemple, NDLR]".

En clair, il peut revendre ses bitcoins à la première occasion de faire un profit et se comporter comme le premier spéculateur venu. "Je prendrais plus au sérieux ces grandes déclarations de soutien au Bitcoin lorsqu'il viendront de personnalités moins fantasques qu'Elon Musk, tels que Tim Cook (PDG d'Apple) ou Jeff Bezos (patron d'Amazon)", conclut Vincent Boy.