Tension à la frontière Kosovo-Serbie: les raisons d'une escalade

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La Serbie joue la démonstration de force dans le conflit qui l’oppose à nouveau au Kosovo depuis une semaine. L’Union européenne et les États-Unis appellent à la « désescalade ».

De notre correspondant à Belgrade,

« Les blindés marchent sur le Kosovo », « l’aviation survole la frontière ». À en croire les titres de la presse serbe, le pays est à nouveau en guerre. Un sommet a été atteint dimanche, quand le ministre serbe de la Défense, Aleksandar Vulin, est venu passer en revue les troupes en compagnie de l’ambassadeur de Russie à Belgrade, Aleksandr Botsan-Kharchenko.

Belgrade a concentré d’importants moyens militaires aux abords des postes de Jarinje et de Brnjak qui relient la Serbie à la zone, majoritairement serbe, du nord du Kosovo, mais il est bien peu probable que celles-ci franchissent la ligne rouge. Depuis quelques jours, remplaçant la police du Kosovo, c’est en effet les hommes de la Kfor, la mission de l’Otan au Kosovo, qui contrôlent la frontière. Toutefois, les accès à cette dernière sont également bloqués depuis le Kosovo, par des barricades érigées depuis le 20 septembre par des civils serbes.

À l'origine de la crise, les plaques d'immatriculation

C’est en effet lundi 20 septembre que la nouvelle crise a commencé, quand le gouvernement du Kosovo a décidé d’interdire l’accès du pays aux véhicules porteurs d’une plaque d’immatriculation serbe du Kosovo. Dans le nord du pays, beaucoup de véhicules possèdent toujours une immatriculation « KM » – pour Kosovska Mitrovica, le nom serbe de la ville de Mitrovica. Ces plaques sont acceptées par Belgrade, qui ne reconnaît pas l’indépendance du Kosovo, unilatéralement proclamée en février 2008, et entretient toujours une administration municipale « parallèle ».

Depuis les différents accords « techniques » de normalisation des relations entre les deux pays, signés au cours de la dernière décennie, un relatif pragmatisme s’était de fait imposé : beaucoup de Serbes du Kosovo possédaient deux plaques d’immatriculation, une kosovare et une serbe, ce qui les obligeait à payer deux fois l’enregistrement de leur véhicule, mais leur permettait de circuler librement dans les deux pays… Belgrade, de son côté, ne reconnaît que certains types de plaques d’immatriculation du Kosovo : celles qui portent les lettres KS (pour « Kosovo »), mais pas celles marquées RKS (pour « République du Kosovo »).

Soucieux d’une stricte « réciprocité » entre les deux pays, le Premier ministre kosovar, Albin Kurti, a décidé que les véhicules portant une immatriculation serbe du Kosovo seraient bloqués à la frontière tant que ce problème ne serait pas réglé. Pour pénétrer dans le pays, ces véhicules doivent désormais prendre une immatriculation kosovare provisoire, au prix de cinq euros. C’est cette décision qui a mis le feu aux poudres : dès qu’elle est devenue effective, le 20 septembre au matin, des Serbes du nord du Kosovo ont « spontanément » bloqué les frontières et dressé des barricades.

L'habitude des barricades

Le secteur nord du Kosovo, où vivent un peu plus de 30 000 personnes sur 1 800 km2 a l’habitude des barricades : la zone est restée virtuellement coupée du monde durant plus d’un an, en 2011-2012, quand les frontières avaient déjà été bloquées pour s’opposer au déploiement d’agents des douanes et de la police de Pristina. Les check-points qui coupaient les routes principales, à Leposavić, Zubin Potok et sur la nationale qui contourne la grande ville de Mitrovica étaient devenues de véritables ouvrages d’art, tandis que les communications avec la Serbie passaient par des « routes parallèles », à travers la montagne.

Cette année, de nombreux témoignages révèlent un bien faible enthousiasme. Sous couvert d’anonymat, des fonctionnaires employés dans les administrations serbes du nord du Kosovo expliquent qu’ils ont l’obligation de se rendre sur les barricades durant leurs heures de service. Autre détail amusant : plusieurs cafés et restaurants ont reçu l’ordre de tirer leur rideau, afin de ne pas « détourner » les manifestants. Toujours sous couvert de l’anonymat, les propriétaires de ces établissements confirment que l’ordre vient de la Lista Srpska, la Liste serbe, le parti localement hégémonique, qui recueille près de 100% des voix à chaque élection et qui exécute très fidèlement les consignes de Belgrade.

Le sentiment d'un retour en arrière

Ce sont ainsi les avancées de la dernière décennie qui sont remises en cause. Milica Andrić Rakić, une responsable d’une ONG locale de Mitrovica, la Nouvelle initiative sociale, explique avoir le sentiment de revenir « six ou sept ans en arrière, quand la plupart des voitures qui circulaient dans le nord n’avaient pas de plaques d’immatriculation du tout ». Alors que les représentants de l’UE et de l’Otan appellent avec insistance à la « désescalade », les risques de voir le conflit déraper semblent limités. « La crise est montée de toute pièce, il n’y aura bien sûr pas de guerre », explique Srdjan Cvijic, de la Fondation Open Society, « mais il sera encore plus difficile de restaurer la confiance entre les citoyens ordinaires du Kosovo, albanais et serbes ».

Alors que le « dialogue » entre Belgrade et Pristina est en panne depuis plusieurs années, Albin Kurti a voulu tenter le bras de fer, en insistant sur la logique de « réciprocité », Belgrade a réagi en jouant la démonstration de force. Il faudra pourtant bien que les deux gouvernements retrouvent le chemin du dialogue, même si les barricades peuvent continuer longtemps encore à bloquer les routes et les frontières. Ce ne sera pas la première fois dans ce secteur nord du Kosovo.

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