Tchad : Idriss Déby Itno, le chef de guerre devenu "gendarme du Sahel"

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À la tête du Tchad depuis 1990, le président Idriss Déby Itno est décédé mardi des suites de blessures infligées au combat contre des rebelles. Décrié dans son pays, le chef de l’État avait su gagner la confiance des Occidentaux en se plaçant à la pointe de la lutte anti-terroriste. Portrait.

Il avait troqué son boubou pour une cape de soie bleu nuit brodée de feuilles de chêne en fil d'or, bâton "modèle Empire" en main. C'était le 11 août 2020, lors d'une cérémonie : il était élevé au rang de "Maréchal du Tchad". Idriss Déby Itno est mort mardi 20 avril de blessures reçues sur le champ de bataille contre une colonne de rebelles infiltrés dans le nord depuis leurs bases arrières en Libye, a annoncé mardi l'armée à la télévision d'État, au lendemain de la proclamation de sa réélection pour un sixième mandat à la tête du pays lors de la présidentielle du 11 avril.

Ce fils d'éleveur modeste, militaire de carrière et combattant rebelle, s'est emparé du pouvoir par un coup d'État en 1990 : il n'avait de cesse de se présenter comme un "guerrier". C'est cette image, façonnée depuis ses premières armes aux côtés de Hissène Habré - qui avait pris le pouvoir en 1982 - jusqu'au treillis qu'il enfilait encore volontiers ces dernières années, qui lui a valu un soutien quasi unanime de la communauté internationale, malgré un bilan très critiqué en matière de droits humains.

Au sein du pouvoir, Idriss Déby régnait volontiers par l'"intimidation" et le népotisme, selon ses détracteurs.

Il avait placé sa famille ou des proches à des postes-clés de l'armée, de l'appareil d'État ou économique, et ne laissait jamais les autres longtemps en place. Dix-sept Premiers ministres se sont succédé entre 1991 et 2018, avant qu'Idriss Déby ne fasse supprimer cette fonction pour ravir toutes les prérogatives de l'exécutif.

"Tout est centralisé à la présidence, il use de toutes les armes du pouvoir absolu en brutalisant la société", avance Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po Paris.

À la pointe de la lutte anti-terroriste

Régulièrement contesté dans son pays, Idriss Déby Itno bénéficiait de la confiance de ses partenaires africains et occidentaux. Celui qui a assuré la présidence de l'Union africaine (UA) en 2016 avait acquis ces dernières années une stature de premier plan en positionnant sa redoutable armée à la pointe de la lutte contre le terrorisme.

En première ligne aux côtés des soldats français, ses troupes sont parties à l'assaut des jihadistes du Nord-Mali en 2013, puis sont intervenues en 2014 en Centrafrique avant de se retirer à la suite d’accusations d'exactions. Sur le front de la lutte contre Boko Haram, l'armée tchadienne a lancé, au début de 2015, une vaste offensive au Cameroun, au Nigeria et au Niger contre les islamistes armés de la secte nigériane qu’Idriss Déby de "horde d'illuminés et de drogués".

Cette détestation de longue date des jihadistes était d'ailleurs un trait de caractère de ce "gendarme du Sahel", musulman, dans un pays où les chrétiens forment plus d'un tiers de la population. À l'heure de la mobilisation internationale contre les groupes terroristes, ses interventions lui valaient de solides appuis chez les Occidentaux, particulièrement en France, ancienne puissance coloniale et alliée de longue date.

Mais à N'Djamena, ce soutien plus qu'appuyé inquiétait certains. Dès 2014, le chef de file de l'opposition, Saleh Kebzabo, candidat malheureux avec 12,8 % des suffrages, demandait "instamment aux partenaires économiques du Tchad, en particulier la France, d'être de plus en plus exigeants sur la gouvernance économique, le respect des droits humains" face à un "régime qui a acculé la population à une paupérisation croissante et excelle dans la gestion patrimoniale de l'État".

Illustration de la lassitude et du malaise social chez une partie de la population, des manifestations - interdites - de la société civile l'avaient appelé à ne pas se représenter avant la présidentielle du 11 avril. S'il laissait certains de ses opposants s'exprimer relativement librement, ses services veillaient consciencieusement à ne pas laisser la critique gagner la rue, par des interpellations ciblées et en interdisant tout rassemblement politique.

Un destin lié à celui d’Habré

Pour le chef de l'État tchadien, la vie était une succession de combats. Né en 1952 à Berdoba (nord-est) dans une famille zaghawa, une branche du groupe gorane, présente de part et d'autre de la frontière tchado-soudanaise, il se destine dès le plus jeune âge au métier des armes. Baccalauréat en poche, il entre à l'école d'officiers de N'Djamena, puis décroche en France son brevet de pilote.

Rentré au pays, il lie son destin à celui d'Hissène Habré - condamné en 2016 pour crimes contre l'humanité - qui prend le pouvoir en 1982. Commandant en chef des armées, Idriss Déby voit son aura croître avec la guerre de "reconquête" qui permet au Tchad de reprendre le Nord occupé par les Libyens. Conseiller militaire du président, il est accusé de complot en 1989 et s'enfuit en Libye, puis au Soudan. Il y fonde sa propre armée, le Mouvement patriotique du salut (MPS).

En décembre 1990, ses troupes prennent N'Djamena. Au pouvoir, il ouvre le pays au multipartisme. Élu en 1996 et réélu depuis, il est critiqué par une opposition qui lui reproche des fraudes électorales, des violations des droits de l'Homme et, malgré son entrée en 2003 dans le club des pays producteurs de pétrole, l'extrême pauvreté des Tchadiens.

C'est grâce à l'armée que ce militaire a assis son pouvoir. Encadrée essentiellement par des officiers de son ethnie zaghawa et commandée par ses proches, elle est considérée comme une des meilleures de la région.

Mais ces derniers mois, l'unité des Zaghawas s'est à nouveau fissurée, et le chef de l'État a dû écarter certains officiers "douteux", selon des proches du Palais.

Déjà à la fin des années 2000, cette unité avait été sérieusement malmenée, des Zaghawas passant dans le camp de la rébellion, notamment Timan Erdimi : ce neveu d'Idriss Déby prend en 2008 la tête d'une coalition rebelle qui échoue, aux portes du palais présidentiel de N'Djamena, à renverser le président.

De source militaire, la France avait alors proposé au président de l'évacuer. Il avait refusé, jurant de garder le pouvoir, ou de mourir, armes à la main.

Cette attaque est une des ombres du long parcours du président-soldat : dans la confusion de l'après-combat, un des principaux opposants, Ibni Oumar Mahamat Saleh, avait été arrêté par les forces de sécurité. Porté "disparu", il est depuis donné pour mort.

"Ami encombrant de la France"

Une nouvelle offensive rebelle très menaçante pour le pouvoir est lancée en 2019 mais est stoppée loin de N'Djamena par des bombardements décisifs d'avions de combat français. C'est, au final, en tenant bon gré mal gré son pays, entouré d'États aussi faillis que la Libye, la Centrafrique ou le Soudan, qu'Idriss Déby apparaît comme l'élément stabilisateur d'une région tourmentée.

Mais le pays paye un lourd tribut à la lutte contre les jihadistes. Le groupe nigérian Boko Haram multiplie les attaques meurtrières autour du lac Tchad, contraignant Idriss Déby à remettre le treillis pour mener lui-même - au moins devant les médias - une contre-offensive jusqu'en territoire nigérian en mars-avril 2020.

L'"ami encombrant de la France" et des Occidentaux, comme le qualifient nombre d'experts de la région, avait su se rendre indispensable à leurs yeux contre les jihadistes.

Avec AFP