Les « Tapis-Nature » de Piero Gilardi, ou le carbone dans tous ses états

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<span class="caption">Piero Gilardi installé sur l&#39;une de ses oeuvres. </span> <span class="attribution"><span class="source">Piero Gilardi / Ecole des Beaux-Arts, Paris</span></span>
Piero Gilardi installé sur l'une de ses oeuvres. Piero Gilardi / Ecole des Beaux-Arts, Paris

En 1965, le plasticien Piero Gilardi crée les « Tapis-Nature », morceaux très réalistes de nature… en plastique. Hier reçus comme éléments de décoration intérieure souples, on peut les voir aujourd’hui avec un regard très différent : les matières plastiques sont devenues une présence envahissante et polluante partout sur la planète.

De la « Nature en plastique » ?

Piero Gilardi est une figure majeure du mouvement artistique italien L’« Arte povera ». De ses « Tapis-Nature », sculptures posées au sol ou accrochées au mur représentant des morceaux de paysage, il a dit :

« J’ai créé les Tapis-Nature en 1965 en les pensant comme les exemples de la décoration intérieure de la « cellule individuelle d’habitation » cybernétique, présentée lors de l’exposition Machines du futur. En réalisant les premiers Tapis-Nature, j’ai emprunté à Claes Oldenburg sa poétique sensorielle du « soft » mais, pour moi, la mousse en caoutchouc avait surtout pour fonction d’accueillir et d’interagir avec le corps. »

Ces Tapis-Nature faits pour accueillir et interagir avec le corps, sont donc en plastique, plus exactement en polyuréthane. Dans un tout autre contexte, pour le philosophe Schopenhauer s’attaquant au matérialisme, l’idée même d’une matière sans une intelligence pour la connaître est tellement aberrante qu’elle lui évoque cette image absurde d’un « morceau de fer en bois ». On aurait peut-être pu lui proposer cette autre image : « de la nature en plastique », ce dernier étant en fait aussi étranger à la nature que le fer l’est au bois.

Ces « morceaux » de nature stylisés étaient en plastique souple et venaient prendre leur place dans la décoration des intérieurs. Les regarder en 2022 comme en 1965 est simplement impossible. En 50 ans, Piero Gilardi connaît d’ailleurs une évolution radicale dans sa démarche artistique : ainsi en 2008, il compte parmi les fondateurs du Parco Arte Vivente à Turin, un Centre Expérimental d’Art Contemporain dédié à la nature, aux biotechnologies et à l’écologie. Le jardin du paysagiste Gilles Clément, dit « Jardin mandala », d’environ 600 mètres carrés sur le toit du bâtiment, en est une des installations marquantes.

Invention des plastiques et création plastique

Après la Deuxième guerre mondiale, au cœur des trente glorieuses et du progrès triomphant, la production des plastiques augmente vite. Leur utilisation, et donc celle du polyuréthane, prend toujours plus d’importance et se diversifie.

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Le chimiste Otto Bayer a découvert le polyuréthane en 1937. En 1967, la voiture Bayer K 67 produite en Allemagne est surnommée « the polyurethane car » : toute sa carrosserie est faite dans ce plastique. Ces polymères comme le polyuréthane, sont le produit industriel de la recherche en pétrochimie. Ils sont totalement artificiels, et le cœur de ce qu’on l’appelle communément les matières plastiques.

Il y a donc du nouveau dans la matière du monde. La chimie a permis de concevoir des matériaux à base de carbone totalement nouveaux dotés de propriétés extraordinaires. Dans les années 70, la physicienne Madeleine Veyssié, collaboratrice de Pierre Gilles de Gennes à Paris, utilise la première, l’expression « Matière molle » pour nommer le champ scientifique qui étudie notamment la physique de ces matériaux. La conférence Nobel de Pierre Gilles de Gennes en 1991 s’intitule « Soft Matter ». Dans ces années-là, ces matériaux triomphent et commencent à envahir la planète. Mais ce n’est que le début.

Et pourtant, c’est d’abord du carbone

Dans son article sur le carbone pour le site de « la Main à la Pâte », Didier Pol, agrégé de sciences naturelles, analyse : « Le carbone est présent chez les êtres vivants mais aussi dans l’atmosphère, les eaux et les roches. Biosphère, atmosphère, hydrosphère et roches constituent ainsi quatre réservoirs de carbone. » Il décrit alors la circulation du carbone entre trois de ces quatre réservoirs, notamment par ce schéma.

Photosynthèse, respiration, fermentation font le lien entre vivant, air et eau. La photosynthèse transforme notamment « du carbone minéral », le CO2, présent dans l’air et l’eau, en « carbone biologique » dans les végétaux.

Il y a aussi des échanges entre l’air que nous chargeons toujours plus en CO2, et l’eau : l’océan est un énorme réservoir de CO2 au prix notamment de son acidification.

Cet article de Didier Pol est une description remarquable des réservoirs et des cycles du carbone, à l’usage des collèges et lycées. Il ne mentionne pas les plastiques qui constituent pourtant, conséquence de l’activité humaine, un nouveau réservoir de carbone. Pour une bonne raison, en tous cas la plus marquante me semble-t-il : si le plastique se répand partout, il ne fait pas partie des cycles massifs du carbone sur terre, au-delà peut-être d’une très lente dégradation objet d’études.

Et quand on se pose la question de cette interférence avec les cycles du carbone, on pense d’ailleurs surtout à la toxicité. Qui voit une forme de vie en mesure de se nourrir des déchets plastiques, ce qui changerait tout ? Pour le moment, ils sont toujours plus présents, envahissants et dispersés, séparés pour l’essentiel de la circulation du carbone sur terre. On les a sortis du pétrole, fossile d’un vivant ancien, pour les envoyer dans ce cul-de-sac. Les Tapis-Nature pointent cette séparation, et c’est elle qui a imposé à mon esprit cette image du « fer en bois » alors que, en fait, ici tout n’est que carbone.

Le pouvoir d’anticipation des œuvres d’art

La force de l’art est étonnante. Je ne peux voir aujourd’hui les Tapis-Nature sans avoir cette pensée : cette œuvre va au-delà même de l’intention première explicitée par Piero Gilardi. Avec elle, Piero Gilardi ne le sait sûrement pas encore en 1965, mais son œuvre tape juste face à cette émergence redoutable des plastiques.

On pense au philosophe Hubert Damisch : « La peinture, ça ne montre pas seulement, ça pense ». L’historien d’art Daniel Arasse la mentionne à l’appui de son analyse du texte de Michel Foucault sur les Ménines de Velasquez dans l’introduction des « Mots et les choses ». Daniel Arasse précise : « Les Ménines telles que nous les voyons aujourd’hui pensent toutes seules, et indépendamment de ce qu’a voulu faire Velasquez. » Est-ce un marqueur d’œuvres majeures ?

Piero Gilardi avec « cette nature en plastique » qui pénètre les intérieurs, nous fait prendre la mesure de ces bouleversements au cœur de l’urbanisation du monde. A mes yeux, les Tapis-Nature deviennent aujourd’hui un spectacle d’horreur, ce qui en fait des œuvres importantes.

D’abord, ils soulignent notre séparation physique du vivant, qui ne serait alors plus présent dans notre quotidien que par cette représentation aberrante, une nature plastifiée, ersatz pour notre perception. Et ainsi, ils introduisent au cœur de nos vies, ce plastique artificiel qui apparaît toujours plus comme une menace pour le vivant. Cette œuvre est comme un manifeste qui prévient.

Les œuvres d’art ont ce pouvoir incroyable : avec le temps, elles peuvent aller au-delà de l’intention initiale explicite de leur créateur, se métamorphoser sous le regard des spectateurs.

J’ai ici réécouté Daniel Arasse extraordinaire dans son propos sur l’anachronisme en art, toujours à partir du texte de Michel Foucault. En ne s’embarrassant alors pas avec cet anachronisme flagrant, chacun peut s’emparer aujourd’hui en toute liberté de l’œuvre de Piero Gilardi. Avec cette œuvre, j’ai découvert cet artiste et ressenti de l’admiration pour son travail, mais je ne pourrais pas vivre avec un Tapis-Nature chez moi. Pourtant, je devrais : cette œuvre devenue horrible aujourd’hui a raison. Elle nous redit l’urgence de renouer avec le vivant et de porter la plus grande attention à ce que nous faisons de nos vies. Par exemple quand, désinvoltes et par habitude, nous jetons, comme un message envoyé au vivant non humain, un sac en plastique utilisé au mieux quelques minutes.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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