«Les talibans ont une grande capacité à faire obéir leurs combattants»

Selon le secrétaire d'État américain Mike Pompeo, les États-Unis et les talibans sont sur le point de parvenir à un accord en Afghanistan. Il actera le retrait des soldats américains du pays, condition posée par les insurgés pour envisager des discussions directes avec le gouvernement de Kaboul, gouvernement contesté après les dernières élections.

Un premier pas doit être fait ce vendredi soir : les talibans, les forces afghanes et américaines se sont mis d'accord pour respecter « une semaine d'accalmie » entrée en vigueur à 20h30, heure de paris. Entretien avec Adam Baczko, chercheur au CNRS, CERI-Sciences Po.

RFI : Alors qu'une attaque des talibans a eu lieu dimanche dernier contre l'armée afghane dans le nord du pays, une première question se pose : l'accord sera-t-il respecté au niveau local par les chefs de guerre ?

Adam Baczko : Les talibans ont montré dans le passé une grande capacité à faire obéir leurs ordres. On a déjà eu des cas de désobéissance de combattants talibans vis-à-vis de la hiérarchie, on a eu notamment des cas de conflits entre les commandants locaux et la hiérarchie, mais ces conflits jusqu'ici ont été très localisés et les talibans ont toujours été très à même d'imposer leur stratégie à leurs combattants dans les différentes provinces du pays.

Aujourd'hui Mike Pompeo annonce la signature du plus grand accord de retrait, l’accord entre les talibans et les États-Unis pour le 29 février. L'accord prévoit qu'un dialogue interafghan débute peu après. Est-ce réaliste ?

Ce que dit le secrétaire d'État américain, c'est que les négociations qui commenceront entre les talibans et le régime de Kaboul dans une situation où les talibans auront obtenu ce qu'ils demandent depuis près de deux décennies : le départ des troupes américaines. Les talibans auront donc un avantage considérable, leur progression sur le terrain se fera avec de moins en moins de soldats américains, le gouvernement de Kaboul aura donc dans la négociation une marge de manoeuvre très étroite.

À Kaboul, la situation politique est tendue. Le gouvernement est contesté depuis l'élection présidentielle de septembre dernier. Cela risque de remettre en cause l'issue des négociations, voire le processus dans son ensemble ?

Oui tout à fait. Comme on l'a vu en 2014 quand les États-Unis ont imposé la non-divulgation des résultats et la nomination d'Ashraf Ghani comme président, on est à nouveau dans une situation où les élections n'offrent pas un résultat qui permette de légitimer le régime afghan. Les élections ont été frauduleuses on le sait, elles l’ont été bien plus d'ailleurs que les autorités ne veulent bien le reconnaître. Donc on se retrouve avec un double problème : le régime de Kaboul apparaît plus faible que jamais et d'autre part, il est difficile de savoir dans le cadre des négociations quelle est la capacité du régime de Kaboul, de son côté, à imposer ses décisions aux différents potentats du régime.

Est-ce que cela veut dire qu'à terme les talibans vont reprendre le pouvoir ?

Ce n'est certainement pas impossible. Les talibans progressent sur le terrain et la seule chose qui les empêche de prendre et de garder des villes ce sont les militaires américains. Sans leur présence, les talibans auraient déjà pris plusieurs villes et en l'absence des forces américaines, il n'est pas impossible que le régime finisse par s'effondrer.

S'il y a retrait militaire américain et instauration d'un dialogue interafghan est-ce que la paix reviendra pour autant dans le pays ?

La paix est peu probable en Afghanistan, car les talibans se battent pour prendre le pouvoir. Ce qui s'est joué dans les négociations, c'est le retrait américain et non la paix. Donc, au contraire, il ne serait pas étonnant que les hostilités reprennent plus fort sachant qu'en plus on a aujourd'hui toujours la possibilité d'une montée en puissance de l'organisation État islamique (EI) dans le pays. Cette montée en puissance a été relativement contenue, mais le mouvement reste néanmoins à même d'ouvrir un autre front contre les talibans, amener une radicalisation de la guerre et donc, il n’est pas impossible que la guerre s'intensifie plutôt que la paix arrive.