Taïwan: le maire de Kaoshiung, Han Kuo-Yu révoqué lors d'un vote inédit

La démocratie taïwanaise a encore frappé. Quelques mois après la reconduction au pouvoir d’une présidente opposée à l’annexion de Taïwan par la Chine, les habitants de Kaoshiung, la deuxième ville du pays, viennent de révoquer leur maire. Personnalité controversée, Han Kuo-yu était aussi le candidat malheureux du parti nationaliste chinois au scrutin présidentiel de janvier dernier.

De notre correspondant à Kaoshiung,

C’est une véritable explosion de joie à l’annonce des résultats. Dans la foule, tous les âges sont venus saluer, ce samedi 6 juin, la destitution du maire de la ville taïwanaise, Han Kuo-yu. « Je me sens vraiment très content. Il a été élu il y a deux ans mais il n’a rien fait pour la ville. On ne veut pas d’un homme politique comme ça ici », explique Kao Ruei-hon, un employé de supermarché de 39 ans qui n’en finit plus d’appuyer sur un petit klaxon.

Elu maire en 2018, Han Kuo-yu avait surfé sur sa popularité pour se lancer quelques mois plus tard dans la course à la présidentielle. Mais ses positions conciliantes à l’égard de la Chine comme son style populiste lui avaient coûté une défaite cuisante et aujourd’hui, c’est sa ville qui lui tourne le dos.

La première fois qu’un tel scrutin aboutit

« Il n’a tenu aucune de ses promesses et il s’est présenté au scrutin présidentiel juste après son élection, c’est vraiment inacceptable ! », raconte Monsieur Chang, 70 ans, en reprenant ses esprits sur une petite chaise en plastique.

La constitution taïwanaise permet aux électeurs de révoquer certains de leur élus, mais c’est la première fois qu’un tel vote aboutit. « Je pense que c’est un message envoyé à tous les hommes et femmes politiques taïwanais : si vous ne respectez pas vos engagements, vous serez révoqués par les citoyens ! », s’exclame Yeh Hsi-chieh, une employée de 35 ans dans le secteur de l’électronique.

Le camp du maire avait appelé ses partisans à boycotter le scrutin, en vain. Avec 42% de participation, Han-Kuo yu sera bien révoqué et un nouveau vote se tiendra dans les trois prochains mois.

Taïwan: la destitution de Han Kuo-yu confirme un rejet de la Chine

L'ex-candidat du Kuomingtang (KMT) à la présidentielle a été qualifié de Donald Trump taïwanais mais défendant un rapprochement avec la Chine populaire. Ce rejet massif est la preuve que le populisme ne marche pas à Taïwan estime Jean-Yves Heurtebise, professeur à l'Université catholique de Fujen (Taipei) et chercheur associé au Centre d'études français sur la Chine contemporaine (Hongkong).

Propos recueillis par Stéphane Lagarde

RFI : Il y a deux ans Han Kuo-yu remportait la mairie de Khaoshiung, il est aujourd'hui destitué. Pouvez-vous expliquer ce système qui permet de révoquer un élu ?

Jean-Yves Heurtebise : C'est un système qui n'est pas spécifique à Taïwan et qui existe notamment en Grande Bretagne. Il permet de rappeler un candidat, et donc d'annuler son élection en quelque sorte. La première étape c'est une pétition qui doit être signée par plus de 150 000 personnes, dans le cas présent il y en a eu 400 000. Ensuite, il y a l'étape du vote. Là pareil, il y a un seuil de 500 000 personnes qui a été largement dépassé. On a eu ce samedi une participation de 42%, dont 97% qui ont voté pour la tenue de nouvelles élections dans trois mois.

Les 42% de participation s'expliquent-ils en partie par l'appel à l'abstention de l'ex-candidat du Kuomingtang ?

Oui, ce qui permet d'ailleurs à Han Kuo-yu de dire qu'une majorité d'électeurs lui serait favorable. Ce qui est une posture à la fois rhétorique et stratégique, car même à 50% il y aurait eu 80% de oui. On ne peut pas à la fois dire aux gens n'allez pas voter et dire ensuite que pas assez de gens ont participé pour valider le scrutin.

Il faut rappeler qu'il y a 4 ans Han Kuo-yu venait presque de nulle part. Il était peu connu, avant de devenir une star politique fin 2018 en prenant la mairie de Kaohsiung qui a été pendant plus d'une décennie un bastion du Parti démocrate progressif (DPP). Ce qui lui a permis de prendre la direction du KMT et de représenter le Parti nationaliste chinois à la dernière présidentielle avec des sondages favorables jusque fin 2019, avant de s'effondrer devant Tsai Ing-wen en janvier 2020 avec seulement 38% des voix. Et maintenant, il perd sa mairie. Il est donc redescendu aussi vite qu'il est monté, jusqu'à devenir une épine dans le pied pour le Kuomingtang.

Comment expliquer une telle chute ?

C'est d'abord l'action de Han Kuo-yu qui n'a pas convaincu. Il n'a pas été apprécié en tant que président du Kuomingtang, ni en tant que maire. Ce que n'ont pas digéré notamment les électeurs de Kaohsiung, c'est qu'à peine élu à la tête de la ville, il s'est précipité dans la bataille présidentielle. Donc il a tout de suite été absent de son poste. Il a donné à ses administrés l'impression de les abandonner et d'avoir utilisé la mairie comme un tremplin pour la présidence qu'il n'a pas obtenu.

Il y a plusieurs projets qu'il n'a pas tenus. Pendant sa campagne, il avait promis de ramener des capitaux et des touristes chinois à Kaohsiung. Une promesse qui s'est écrasée sur le fait que Taïwan est de plus en plus antichinoise autour de toute une série d'évènements. L'économie taïwanaise a su tirer son épingle du jeu dans la guerre commerciale sino-américaine. Il y a aussi le Covid-19 que les Taïwanais continuent d'appeler la « pneumonie de Wuhan ». Les moins de 30 ans à Taïwan sont à 83 % en faveur d'une souveraineté taïwanaise. Si vous ajoutez à cela une forme d'incompétence, la perception d'être confronté à un arriviste et le contexte globale d'une forme de résistance à la Chine populaire, tout cela fait que la plateforme politique de Han Kuo-yu s'est effondré.

On a parlé à un moment d'un Donald Trump taiwanais, cette image l'aura finalement desservie ?

Ce vote en est la preuve. Le style de Donald Trump ne fonctionne pas à Taïwan. Il n'y a pas cette appétence pour le candidat populiste. C'est aussi dans la continuité de la présidentielle remportée par Tsai Ing-wen, il y a un rejet de tout rapprochement avec la Chine. C'est une défaite sévère pour le KMT qui montre que peut-être les élections de 2018 ont été une anomalie et en tous cas une exception. On a aussi la personnalité de Han Kuo-yu qui a profondément déplu. Les électeurs taïwanais insistent sur la compétence et l'honnêteté des candidats. Il n'y a pas pour l'instant de prime pour l'exubérance et les démonstrations démagogiques. Ça confirme aussi la force de la démocratie taïwanaise qui permet de rappeler des maires dont les électeurs veulent se défaire en cours de mandat.