[Témoignage] Iran: «Le pouvoir ferme les portes à tout compromis possible»

Dans un rapport publié ce mercredi 27 novembre, Human Rights Watch accuse les autorités iraniennes de « dissimuler  » l’ampleur de la répression contre les manifestants de ces derniers jours en Iran. Ghassem Sholeh Sadi, avocat et ancien député, témoigne depuis Téhéran.

L'organisation de défense des droits de l’homme, Human Rights Watch, demande aux autorités iraniennes d’annoncer « immédiatement le nombre de morts, d’arrestations et de détentions et de permettre une enquête indépendante sur les allégations de mauvais traitements ». Ghassem Sholeh Sadi, avocat et ancien député, a répondu aux questions de la rédaction en Persan de RFI.

Plusieurs jours après une répression qualifiée de « brutale » par Amnesty International, les autorités iraniennes n’ont fourni aucun bilan officiel du nombre des personnes tuées, blessées, disparues et arrêtées. Avez-vous des informations à ce sujet ?

Ghassem Sholeh Sadi : Nous sommes inquiets pour les personnes arrêtées, car, bien que la loi fondamentale iranienne pose des procédures et conditions pour les arrestations et les détentions, ici, personne ne les respecte. Cette inquiétude est d’autant plus grande que dans le passé, les forces de sécurité ont toujours agi avec brutalité.

Combien de personnes sont mortes dans des circonstances troubles lors de leurs arrestations, durant leurs détentions ou même dans les locaux judiciaires ? C’est ce déplorable antécédent qui nous inquiète quant au traitement réservé à l’égard des personnes arrêtées.

Quant au nombre de personnes arrêtées, le pouvoir n’a toujours pas communiqué et même s’il le faisait, on ne pourrait pas y accorder de crédit. Dans son dernier rapport, Amnesty International parle de 143 tués tout en précisant que le nombre pourrait être plus important. Ici, des chiffres de plusieurs centaines sont avancés.

Qui sont les gens arrêtés ? Ont-ils un profil social particulier ?

Les gens qui sont descendus dans la rue pour protester, appartenaient, essentiellement, à la classe moyenne et surtout inférieure avec des revenus faibles et pour certains même sans revenu et venaient, en ce qui concerne Téhéran, plutôt des banlieues défavorisées. Dans la majorité des 27 ou 28 régions où il y a eu un mouvement de contestation, les protestataires appartenaient à la classe sociale inférieure.

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C'est la classe qui jusque là soutenait le régime et c’est la raison pour laquelle, le coup porté au pouvoir par les manifestants est encore plus rude et affaiblit considérablement l’autorité des dirigeants du pays. Les forces de sécurité ont agi avec brutalité et une violence sans limite, ce qui laisse penser que le pouvoir n’a plus aucun autre moyen d’agir hormis la répression et qu’il ferme les portes à tout compromis possible.

Quelles étaient les revendications des manifestants ? Étaient-elles uniquement économiques ?

Les slogans de la population contre les plus hautes autorités de l’État, le Guide suprême Ali Khameneï, le président Hassan Rohani, le gouvernement, les autres responsables du pays, montrent clairement que les revendications sont désormais politiques et elles sont exprimées avec sérieux. Le gouvernement n’a pas apporté de solution, mais a tenté de nier l’existence des problèmes en étouffant les protestations. Donc, n’en doutons pas, les motivations restant intactes, les mécontentements vont de nouveau surgir d’une manière ou d’une autre et très probablement sous forme de contestations et de désobéissance civile.

L’augmentation du prix du carburant, très bon marché en Iran, suffisait à déclencher de telles contestations ?

Les raisons qui ont incité les protestataires sont toujours là. La hausse du prix du carburant jusqu’à 300% pèse en soi sur le budget des ménages, mais constitue aussi un facteur important d’inflation car, par effet domino, elle entraine l’augmentation des prix des autres produits de consommation. Mais, la hausse du prix du carburant était une étincelle qui a fait exploser les mécontentements accumulés de la population, par exemple, de la corruption structurelle et généralisée dans le pays ou encore de l’incurie et de l’inefficacité du pouvoir.

Le gouvernement déclare que le fonds issu de cette augmentation du prix de l’essence est consacré à l’aide nécessaire aux 60 millions de personnes qui sans cette assistance n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins quotidiens. Que trois quarts de la population soient dans le besoin pour vivre, est un bilan indécent et déshonorant pour un pays qui était très riche.

La semaine dernière, une douzaine d’avocats ont écrit à la Cour pénale Internationale pour demander la poursuite des responsables de la répression. Que pensez-vous de cette initiative ?

La saisine de la Cour pénale internationale est soumise à certaines conditions et je ne sais pas si les auteurs de cette plaintes s’y étaient conformés. Mais, nous avons dans le monde des exemples de personnalités qui pour cause de poursuite judiciaire sont très limitées dans leurs mouvements et assignées à leurs propres pays. N’oubliez pas que certains dirigeants iraniens sont déjà poursuivis dans l’affaire dite « Mikonos », pour le meurtre des responsables kurds. Dans affaire, le tribunal reconnait comme responsable de ces crimes, certain hommes politiques iraniens comme Ali Akbar Velayati [ancien ministre des Affaires étrangères], Mohsen Rezaï [ancien commandant en chef des Gardiens de la révolution], Ali Fallahian [ancien ministre des renseignements]. Je ne me souviens pas si le Guide actuelle, Ali Khamenei, faisait également partie des personnes mises en cause ou pas. De toute façon, même s’il n’y a pas de conséquence judiciaire pour ce genre d’initiative, il y aura des effets politiques, informatifs et psychologiques.

Propos recueillis et traduits par la rédaction en Persan de RFI