Syrie: les contradictions de l'ex-PDG de Lafarge et son bras droit devant les juges

L'ex-PDG de Lafarge, Bruno Lafont, le 17 février 2012 à Paris

Paris (AFP) - L'ex-PDG de Lafarge, Bruno Lafont, a assuré devant les juges n'avoir été au courant de versements du cimentier au groupe Etat islamique (EI) qu'en août 2014, mais son ex-bras droit affirme l'avoir informé beaucoup plus tôt, a indiqué samedi à l'AFP une source proche du dossier.

Pour continuer à faire tourner son usine en Syrie malgré la guerre, Lafarge a versé de 2011 à 2015 12,946 millions d'euros à des factions armées, dont l'EI, d'après un rapport interne commandité par le groupe français qui a fusionné avec le Suisse Holcim en 2015.

Dans cette enquête hors-norme, où pour la première fois en France de grands patrons sont soupçonnés d'avoir financé le terrorisme, les contradictions entre les différents protagonistes sont nombreuses.

Bruno Lafont, PDG de Lafarge de 2007 à 2015, et Christian Herrault, ex-directeur général adjoint en charge de plusieurs pays dont la Syrie, ont été mis en examen le 8 décembre pour "mise en danger de la vie d'autrui" et "financement d'une entreprise terroriste".

Christian Herrault "a fait l'annonce d'un accord avec Daesh" (acronyme arabe de l'EI) lors d'une réunion du comité exécutif de Lafarge d'août 2014, a assuré Bruno Lafont devant les juges d'instruction, d'après la source proche du dossier.

"Je n'ai pas fait de commentaires sur le coup, sauf à dire que cet accord n'était pas une bonne idée", a-t-il ajouté, assurant avoir décidé à ce moment-là de la fermeture de l'usine, qui tombera finalement aux mains de l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi quelques semaines plus tard, le 19 septembre 2014.

Mais Christian Herrault a maintenu avoir régulièrement rendu compte à M. Lafont de la situation sur place à partir de l'été 2012 et lui avoir dit en septembre-octobre 2013 que Lafarge finançait des groupes jihadistes, dont l'Etat islamique. Il a de nouveau assuré avoir versé à l'EI "la somme de 5 millions de livres syriennes (20.000 dollars) mensuellement à partir de novembre 2013" car "toutes les parties prenantes ont (alors) intérêt à ce que cet investissement dure et fonctionne".

"Il y a beaucoup de choses que je n'ai pas sues et qui m'ont peut-être été cachées", a insisté Bruno Lafont.

L'ancien patron s'est défendu d'avoir voulu se maintenir en Syrie à tout prix uniquement pour une raison "mercantile", alors que le groupe avait déboursé quelques années plus tôt 680 millions de dollars pour son usine de Jalabiya (nord du pays).

"Evidemment qu'un actif de ce montant est pris en compte mais il n'est pas seul pris en compte", a relevé Bruno Lafont. "Une cimenterie est très difficilement démontable (et) notre tradition est de ne pas laisser tomber les gens", a-t-il ajouté.

Lafarge est aussi mis en cause pour ne pas avoir assuré la sécurité des employés syriens de la cimenterie.

"En juillet 2013 (...) je prends conscience que la situation se complique. J'ai écris dans mes notes personnelles "on se replie dans le calme"", affirme Bruno Lafont.

Le cimentier restera pourtant dans le pays quatorze mois supplémentaires.

"M. Lafont n'a jamais fait part à M. Herrault ni de doutes ni d'une quelconque volonté de fermer l'usine à cette date et ce jusqu'en août 2014", s'est étonnée Solange Doumic, avocate de l'ex-directeur général adjoint.

Egalement sollicité, l'avocat de Bruno Lafont, Me Hervé Temime, a indiqué que son client "avait pris acte de sa mise en examen. Il a assumé sa qualité de dirigeant de Lafarge mais conteste toute infraction pénale".

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