Le surfeur, l’autre vigie des plages françaises

À la plage, la surveillance de la baignade reste le meilleur moyen pour lutter contre les risques de noyade. Cependant, avec l’accroissement de la population sur le littoral, l’évolution des modes de consommation et la contraction des moyens disponibles pour financer ces opérations, l’équation devient de plus en plus délicate à résoudre.

En témoigne ces accidents, qui surviennent généralement durant les « ailes de saisons » (c’est-à-dire au printemps et à l’automne), où les températures peuvent être clémentes mais les conditions de mer parfois solides et, surtout, non surveillées. Les bilans pourraient être plus lourds encore, sans l’intervention d’observateurs privilégiés, présents à la plage à ces moments-là, notamment les surfeurs.

En Australie, une des rares études disponibles sur le sujet a ainsi estimé que les surfeurs sauvaient, chaque année, à peu près autant de personnes que les surveillants de baignade. Le surf étant, aujourd’hui, répandu un peu partout sur le globe, il y a fort à penser que cela n’est pas un cas à part.

Une enquête internationale auprès des surfeurs

Pour vérifier cette hypothèse, le Beach Research Group de l’université de Nouvelles Galles du Sud (UNSWBRG) a lancé, en décembre dernier, une enquête internationale afin de recenser les sauvetages réalisés par les surfeurs.

Déployée sur Internet, l’enquête comportait plus de 50 questions, abordant, tour à tour, le profil du surfeur lui-même, ses habitudes de pratiques, son opinion vis-à-vis de plusieurs thèmes d’actualité (relatifs à la protection de l’environnement ainsi qu’à la sécurité des baigneurs) mais aussi son éventuelle expérience d’un sauvetage en mer. Dans ce dernier cas, des questions étaient posées sur les conditions dans lesquelles le sauvetage avait eu lieu. Traduit en quatre langues, le questionnaire contenait une version française.

Rappelons que ce type de méthode souffre d’un « biais de sélection » au sens où, contrairement à d’autres techniques de sondage, il est difficile de contrôler a priori qui y répond. Il y a donc de fortes chances que s’expriment, en priorité, des individus se sentant particulièrement concernés par la problématique – soit ceux qui ont déjà réalisé un sauvetage.

Une situation d’autant plus complexe que l’on ne connaît pas la population mère des surfeurs. À l’instar d’autres sports de nature, l’activité se déroule le plus souvent hors des cadres réglementaires et institutionnels (fédérations, compétitions…) standards.

Ces précautions prises, nous pouvons dresser quelques tendances pour la France, grâce à une extraction des données fournies par l’enquête du UNSWBRG, au 31 mars 2022. Nous exploitons les réponses de 585 répondants qui couvrent la quasi-totalité des départements littoraux. 269 sauvetages sont décrits.

Qui est impliqué ?

Dans notre échantillon, 55,9 % des individus ont ainsi déclaré avoir porté secours à quelqu’un depuis qu’ils surfent. Parmi ces derniers, presque un sur deux (47 %) l’a fait, ou refait, durant ces 12 derniers mois.

Sur un plan statistique, la probabilité est significativement plus élevée chez les hommes (61 % des hommes ont déclaré avoir réalisé un sauvetage), âgés de 46 à 55 ans, et qui surfent depuis plus de vingt ans (avec, respectivement, 71,4 % et 79,5 % de réponses positives dans chacune de ces catégories). Les surfeurs en question se qualifient, plus souvent que les autres, d’un niveau « avancé » voire « professionnel ».

Ces résultats sont finalement assez proches de ceux obtenus par une autre étude, menée cette fois à l’échelle européenne, avançant que, pour être en mesure de porter secours, il faut disposer, au préalable, d’une connaissance fine du milieu marin et d’une réelle confiance en ses capacités, toutes deux renforcées par une pratique assidue.

S’ajouteraient des compétences spécifiques en matière de sauvetages : dans nos traitements statistiques, la probabilité d’avoir porté secours est en effet plus élevée chez les titulaires d’un diplôme de type BNSSA (Brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique), que chez les surfeurs avec des compétences plus générales de premiers secours.

Enfin, plus que leur durée, c’est la fréquence des sessions qui semble augmenter les chances de réaliser un sauvetage. Plus les surfeurs vont souvent à l’eau, sans nécessairement y rester longtemps, plus ils ont de chance de se retrouver dans une situation requérant leur intervention.

Dans notre échantillon, les personnes secourues sont en majorité des hommes (72,8 % des sauvetages décrits), âgés de 20 à 30 ans (36,9 %) ou de 30 à 50 ans (26,1 %). Dans 48,5 % des cas, la victime nageait à des endroits où elle n’avait pas pied. Les surfeurs portent aussi secours à d’autres surfeurs (32,1 %) ou à des bodyboarders (7,5 %). Les répondants estiment que les courants d’arrachement, plus communément connus sous le nom de courants de baïne le long des plages du sud-ouest, sont responsables de près des deux tiers des accidents (66,1 %).

Dans quelles conditions les surfeurs interviennent-ils ?

Lorsque les surfeurs interviennent, la météo est le plus souvent ensoleillée (64,4 % des sauvetages décrits), avec des vagues dont la taille est estimée à deux mètres maximum (68 %). Autrement dit, des conditions pas suffisamment intimidantes pour maintenir les baigneurs hors de l’eau, mais que l’on sait propices à l’activation des courants.

Plus de la moitié des interventions citées (59,1 %) ont eu lieu à des endroits, ou à des moments, dépourvus de surveillance : des configurations par définition risquées. Dans la majorité des cas (83,5 %), les surfeurs sont intervenus de leur propre initiative, ayant eux-mêmes repéré la personne en difficulté.

Sur le moment, les victimes sont épuisées (42,2 % de citations), voire paniquées (38,8 %), plus rarement calmes (14,9 % de citations). Dans l’ensemble, elles sont plutôt reconnaissantes (52,6 % de citations, contre 9 % de personnes jugées « non reconnaissantes »). Plus du tiers se sentait « bien » et serait reparti par ses propres moyens (37,3 %). Une minorité (12,3 %) aurait fait l’objet d’un examen médical. Ce dernier résultat concourt certainement à la faible visibilité des sauvetages réalisés par les surfeurs. Cela n’empêche pas la situation d’être jugée « grave » dans 68,2 % des cas.

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Le sauvetage n’est jamais un acte anodin, y compris pour le surfeur (session de formation à Lossiemouth, Écosse). Jasperimage/Shutterstock

Une nouvelle gouvernance de la surveillance des plages ?

Il n’est évidemment pas question de faire basculer la responsabilité de la surveillance de la baignade des professionnels vers les usagers des plages, aussi expérimentés soient-ils.

Porter secours dans un environnement où les aléas naturels sont importants est une tâche qui ne s’improvise pas, au risque de se retourner contre ceux-là mêmes qui tentent d’apporter leur aide. Dans notre échantillon, dix surfeurs ont déclaré se sentir « mal » après cette expérience.

Pour autant, la baignade hors surveillance est un phénomène avéré qui, dans un contexte de changement climatique (où l’on s’attend à une multiplication des pics de chaleur hors saison estivale), risque de s’accentuer. Dans ces conditions, il n’est pas inutile d’évaluer l’intérêt de telles démarches citoyennes.

Contrairement à l’image encore trop souvent véhiculée, le surfeur est aujourd’hui pleinement intégré dans la société. Son expérience, et surtout, sa capacité à être à proximité immédiate des terrains d’accidents, sont des atouts non négligeables, que les instances fédérales cherchent à valoriser. Dans l’enquête, 88,1 % des répondants français estiment qu’ils doivent veiller à la sécurité des autres à l’eau, et près de 9 sur 10 seraient intéressés par des formations aux premiers secours.

Voici peut-être une autre expression de la légendaire solidarité des gens de mer.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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