Sur les masques, la France est passée de la pénurie à la "surproduction"

Ici dans une unité de production de masques du groupe Valmy à Mably dans la Loire, le 28 février 2020. (Photo: PHILIPPE DESMAZES / AFP)

CORONAVIRUS - Du manque au surplus. Face à l’épidémie désormais “contrôlée” de Covid-19, la France ne devrait plus être confrontée à une pénurie de masques. À court terme, en tout cas. Depuis plus d’une semaine, plusieurs producteurs tricolores remontent, tour à tour, leurs difficultés à écouler leur production. Au point qu’un comité stratégique de la filière mode et luxe sera convoqué lundi matin autour de la secrétaire d’État, Agnès Pannier-Runacher, pour trouver des solutions.

Le problème est constaté dans de nombreux groupes, comme Boldoduc, Chamatex ou encore Porcher Industries, tous producteurs de masques en tissu à usage non sanitaire. Alors, comment en est-on arrivé à cette situation? A-t-on incité, dans l’urgence, des entreprises à (trop) produire sans s’assurer qu’elles pourraient vendre la globalité de leur production?

Même si elles n’avaient “pris aucun engagement”, les autorités avaient incité dès la fin mars ces entreprises à se mobiliser face à la crise sanitaire et à mettre les bouchées doubles pour faire face au manque de stocks, aux besoins des salariés travaillant pendant le confinement et avec le temps, à titre de conseil ou d’obligation dans les transports, de tous les Français.

Des dizaines de millions de masques en stock

Contacté par Le HuffPost, Pierric Chalvin, le délégué général d’Unitex Auvergne-Rhône-Alpes, syndicat professionnel qui fédère les entreprises du secteur, ne conteste pas cette situation de “surproduction”. Mais il met plutôt en avant un problème de “sur-commande” de l’État et des collectivités territoriales, plus qu’une fabrication excessive et mal anticipée des industriels.

Selon lui, bon nombre d’entreprises “made in France” sont confrontées “depuis 10 à 12 jours” à une “chute brutale des commandes” ou à des annulations pures et simples de l’État, de certaines mairies, conseils départementaux, régions ou encore d’entreprises. Désormais bien équipés, ces derniers ont constitué suffisamment de réserves ou préfèrent parfois jeter leur dévolu sur une offre étrangère, en provenance d’Asie essentiellement, moins coûteuse au premier coup d’œil.

“La moindre des choses serait d’honorer nos producteurs.” Pierric Chalvin, délégué général du syndicat professionnel Unitex

Une commande nationale de 10 millions de masques lavables, passée début avril auprès d’un producteur vietnamien, est également pointée du doigt. Pierric Chalvin concède cependant, comme le fait valoir le gouvernement, que “nos producteurs n’étaient, alors, pas encore prêts à répondre à ce besoin, en raison de délais d’attente trop élevés”.

Le 28 mai, le président du Comité stratégique de la filière mode et luxe, Guillaume de Seynes, a expressément demandé à l’État de flécher les commandes publiques vers les groupes français. Dans une lettre révélée par Les Échos, le comité représentant des centaines de PME du secteur mais également des grands groupes (comme LVMH, qui a également engagé une production de masques face à la crise) a aussi réclamé le rachat des invendus. 

Bercy assure de son côté au HuffPost que plus aucune commande de masques lavables n’est désormais passée par l’État à l’étranger. Une mission avec deux ambassadeurs de la filière sera lancée la semaine prochaine pour trouver des débouchés avec les producteurs concernés.

“Notre objectif sera d’aider les entreprises qui ont fait le choix de se mobiliser pour produire des masques mais ne sont pas parvenues à conclure des contrats à la hauteur de leurs prévisions à trouver des débouchés”, écrit la secrétaire d’État Agnès Pannier-Runacher dans sa réponse (une lettre que vous pouvez lire intégralement en fin d’article).

La mission VRP s’annonce de grande ampleur: “Aujourd’hui, nous avons des dizaines de millions de masques en tissu en stock dans les usines de la région et près de 450.000 invendus déjà distribués”, explique Pierric Chalvin. 

“Les entreprises ont répondu à l’appel et au défi industriel. Elles ont dû s’adapter, réorienter leur production, former leur personnel ou parfois recruter et investir dans des appareils de production coûteux. La gestion du stock coûte cher également... La moindre des choses serait d’honorer nos producteurs français. Il est temps que nos élus prennent la mesure de leur responsabilité”, ajoute-t-il, tout en disant ignorer le chiffre total des importations validées par les pouvoirs publics.

Une “responsabilité des consommateurs”  

Le responsable syndical soulève également la “responsabilité” directe des consommateurs, qui “ne se soucient pas suffisamment de la provenance des masques qu’ils achètent”. “Avant d’acheter un produit, on achète un prix. C’est un réflexe qu’il faut changer, si on veut vraiment soutenir notre économie et notre industrie”, défend-il. “Il ne faut pas s’arrêter au prix facial et regarder la qualité ou le prix par nombre de lavages.”

“Nos masques en tissu de catégorie 1 et 2 sont soumis à des contrôles et à une double batterie de tests rigoureux et obligatoires. Ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres pays. Nous ne vendons pas les même produits”, avance-t-il également comme argument de vente bleu-blanc-rouge.

Tout l’enjeu est là pour Bercy. “Nous avions alerté, dès la mi-mai, sur le risque de ‘retournement de marché’ après le déconfinement et l’évolution de la situation sanitaire. Aujourd’hui, il faut faire correspondre l’offre à la demande”, précise-t-on au HuffPost. “Près de 400 entreprises, de plus ou moins grande taille, ont validé des prototypes depuis le début de la crise. Il y a une concurrence très forte. Et nous espérons quand même que certains groupes vont revenir à leurs activités premières avec la reprise de l’activité économique”.

“Les acheteurs, entreprises comme consommateurs, doivent aussi basculer vers l’achat et l’utilisation exclusive de masques en tissu”, poursuit-on. “Ils doivent y voir un intérêt financier, mais aussi écologique, le tout en soutenant le ‘fabriqué en France’. Sur 20 ou 30 lavages, ces masques coûteront 15 centimes à l’usage, contre 50 à 60 centimes pour les masques chirurgicaux FFP2 vendus dans la grande distribution” et venant tous de l’étranger. Ceux produits en France étant réservés aux personnels soignants.

En attendant un changement des habitudes de consommation, les industriels concernés réduisent ou arrêtent leur production. Mais “on ne peut pas arrêter un appareil industriel du jour au lendemain”, prévient Pierric Chalvin. “De la matière première a été achetée. Il faudra, elle, aussi l’écouler.”

Réponse d'Agnès Pannier Runacher sur la surproduction de masque by LeHuffPost01 on Scribd

 

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