Dans le sud de l'Espagne, le dur combat contre l'emprise des "narcos"

Des bateaux pneumatiques confisqués à des trafiquants de drogue par le service maritime espagnol Aduanas sont à quai à Algeciras, le 9 avril 2024 dans le sud de l'Espagne (JORGE GUERRERO)
Des bateaux pneumatiques confisqués à des trafiquants de drogue par le service maritime espagnol Aduanas sont à quai à Algeciras, le 9 avril 2024 dans le sud de l'Espagne (JORGE GUERRERO)

La mort en février de deux gardes civils percutés volontairement par un bateau de trafiquants de drogue a mis en lumière l'emprise des "narcos" sur l'extrême sud de l'Espagne, où pauvreté et chômage créent un terreau fertile au recrutement de jeunes par les gangs.

La vidéo du drame, relayée sur les réseaux, a suscité l'effarement dans le pays: on y voit une puissante embarcation foncer, dans la nuit du 9 février, sur un zodiac de la Garde civile dans le port de Barbate.

Appelé "narcolancha", ce type de bateau pouvant convoyer de 2 à 3 tonnes de haschich entre le Maroc et l'Espagne, mesure entre 12 et 14 mètres, possède trois ou quatre moteurs puissants et est généralement équipé d'un radar et de dispositifs de vision nocturne.

Capable d'atteindre 100 km/h, il "devient un projectile" qui "renverse" tout sur son passage, explique à l'AFP Lisardo Capote, responsable douanier dans la zone du Campo de Gibraltar, située près de la colonie britannique.

Cette région de l'extrême sud de l'Espagne vit depuis des décennies au rythme des arrestations de trafiquants et des saisies de haschisch, résine de cannabis dont le Maroc est le premier producteur mondial.

Ici, le trafic est "quelque chose d'historique et d'endémique", explique M. Capote depuis le port d'Algésiras, d'où partent les bateaux chargés de patrouiller dans le détroit de Gibraltar, qui sépare l'Espagne du Maroc.

Une partie de la population "se dit: +le plus facile, c'est de faire du trafic+" car cela "rapporte beaucoup d'argent", ajoute le responsable douanier, face à des "narcolanchas" confisquées et entassées dans le port.

- "Tentation" -

Les jeunes - généralement issus de quartiers défavorisés où le chômage "atteint 60%" pour cette catégorie d'âge - "succombent à la tentation", confirme Francisco Mena, président de l'association de lutte contre le trafic de drogue Coordinadora Alternativas.

"Le trafic de drogue se nourrit (...) de la pauvreté, de l'exclusion sociale", insiste-t-il, en rappelant que certaines villes de la région ont des taux de chômage parmi les plus importants du pays. A l'image de La Línea de la Concepción, où il atteint 33% contre 12,3% à l'échelle nationale.

Convaincu que la solution ne peut pas être uniquement sécuritaire, le psychologue Daniel Grande Jiménez a créé un programme contre l'échec scolaire appliqué dans les écoles de La Línea et organise des randonnées ou des matchs de football pour occuper le "temps libre très important dans ces quartiers".

Un défi alors que les sommes promises aux recrues des gangs pour surveiller les mouvements de la police, décharger les cargaisons ou piloter les "narcolanchas" éloignent nombre de jeunes du droit chemin.

Lorsque "tu résistes à l'appel du trafic de drogue mais que ton ami d'enfance (...) a un niveau de vie que tu ne peux pas te permettre, avec le téléphone portable dernier cri, la dernière PlayStation, la meilleure moto (...), il est difficile de résister", juge M. Mena.

- "Marre de la mauvaise réputation" -

Les débarquements de haschich la nuit, sur des plages prisées des baigneurs le jour, sont extrêmement rapides. Lorsqu'une "narcolancha" accoste, une nuée de personnes débarquent la cargaison pour la cacher dans des maisons ou des entrepôts à proximité d'où elle repartira ensuite vers le reste de l'Europe.

"Si vous avez deux minutes de retard, vous ne voyez rien", confie une source douanière.

Malgré la mort des deux gardes civils à Barbate, la situation s'est calmée dans le secteur ces dernières années où, auparavant, les "narcos" affrontaient ouvertement la police et déchargeaient la drogue en plein jour.

En 2018, un hôpital de La Línea de la Concepción a même été pris d'assaut par des trafiquants venus récupérer l'un des leurs.

Quelques mois après cet épisode, une unité spéciale de la Garde civile a été déployée dans la zone.

A la faveur de milliers d'arrestations étalées sur plusieurs années, elle est parvenue à démanteler les principaux clans dominant alors le trafic et à saisir des centaines de tonnes de drogue.

Mais ce succès des autorités a eu un effet indésirable: les gangs sont désormais dirigés par des "jeunes" qui "ont des règles différentes voire pas de règles du tout", comme l'a montré le drame de Barbate, explique Manuel Morenete, avocat pénaliste à Algésiras, qui représente plusieurs trafiquants présumés.

Dans le centre-ville d'apparence tranquille de La Línea de la Concepción, nombre d'habitants confient leur ras-le-bol.

"Nous en avons marre de la mauvaise réputation" et de l'image de la ville car l'immense majorité des habitants de La Línea "travaille dur", notamment dans l'enclave voisine de Gibraltar, et seulement "0,1 % sont des trafiquants", confie Miguel Montes, chef d'entreprise local.

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