«Stève le phoque», l'histoire improbable du premier nageur français à réussir «l’Everest de la natation»

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Stève Stievenart est devenu, en juillet 2020, le premier Français à réussir le « Two Way », la traversée de la Manche à la nage aller-retour, surnommé « l’Everest de la natation ». Un défi fou que s’est lancé le nordiste après des accidents de la vie. Cette force de la nature, avec un mental à toutes épreuves, a fait de sa passion, son métier.

« Stève, 43 ans, 1m80 pour 110 kilos ». Quand il se présente, Stève Stievenart coupe court à toute spéculation sur sa carrure. Mais très vite, il sait faire oublier ce corps qui en impose, par un regard rieur et son tutoiement facile. « J’aime les gens et je les mets à l’aise tout de suite », lance-t-il, un sourire franc au coin des lèvres. Il reçoit chez lui, à Wimereux, charmante station balnéaire de la Côte d’Opale, dans le nord de la France. Sa maison se trouve en haut d’une falaise. Ce jour-là, depuis la baie vitrée de son salon, les couleurs de la Manche oscillent entre le gris perle et le bleu profond. Au bout de son jardin, un chemin mène à la Pointe aux oies, « mon bureau », s’amuse-t-il. Deux fois par jour, il l’emprunte pour s’entraîner. Au rythme des marées, « cette nuit, elle sera haute à 4h01 ». Stève Stievenart enfilera alors son slip de bain, son bonnet et ses lunettes, pour une heure de nage dans une eau à moins de 10 degrés.

Un rêve d’enfant

Ce rythme de vie, le nordiste se l’est imposé il y a 4 ans, quand sa vie a basculé. « Ma femme m’a quitté, elle est partie avec mes enfants, je n’avais plus de boulot et je vivais dans un hangar. Je dormais sans chauffage et je me lavais avec le jet d’eau froide », raconte-t-il. Il touche le fond et cherche un moyen de remonter : « Je me pose alors la question : quel est ton rêve ? Qu’est-ce qui peut faire que tu te sortes de cette situation ? ». La réponse s’impose assez vite : traverser la Manche à la nage. Une idée qu’il a toujours gardée dans un coin de sa tête, depuis son enfance, où il regardait les départs de la traversée avec son grand-père au pied du cap Gris-Nez. « Ces images de nageurs enduits de graisse m’ont marqué ». Déjà très sportif, le quadragénaire n’a pourtant jamais fait de nage en eau libre, « je partais d’une feuille blanche ». Pour accomplir son rêve, il se rend en Angleterre, là où la nage libre est un sport national, à la rencontre de Kevin Murphy, 71 ans, la légende vivante de la traversée de la Manche, avec 34 passages à son actif. « Je lui ai raconté mon histoire, se souvient-il. Il a été touché par ma détresse et a accepté d’être mon coach. À une condition : que j’y consacre 3 ans de ma vie ».

Stève Stievenart se lance à corps perdu dans les entraînements, jour et nuit. En 2018, il tente sa première traversée, sans combinaison, les aisselles et l’aine enduits de vaseline, « car le sel peut provoquer d’importantes blessures avec les frottements ». Il relève le défi, non sans encombre. « Je termine la course dans le nouveau port de Calais, je suis pris par le courant et je fais 80 km dans le détroit ». Le tout en 20 heures 55 minutes. Ce qui lui vaut de décrocher le prix de la traversée la plus endurante. Dans le milieu fermé des nageurs en eau libre, il force le respect. Ses collègues anglais le baptisent « Stève le phoque ». Un surnom qui lui va comme un gant. Il engloutit des kilos de poissons gras, « même la nuit ». Sa silhouette s’épaissit de 10 kilos en 4 ans, pour tenir le choc dans l’eau froide.

Le Two Way en 34 heures et 45 minutes

En 2019, il réussit une nouvelle traversée. Jusqu’au but ultime, en juillet de l’année dernière : le fameux « Two Way ». Il rallie la France en 15 heures. Au retour, dans la nuit noire, seule la lumière du bateau le guide dans ce détroit le plus fréquenté au monde en termes de cargos. À cela s’ajoutent les bancs de méduses et les déchets flottants. Ravitaillé toutes les 30 minutes par des bananes lancées au bout d’une corde ou du thé, qu’il absorbe en 15 secondes, il continue. Quand, enfin, il aperçoit les côtes de Douvres. Mais il est entraîné dans un courant. Il lui faut alors aller au-delà de ses limites. « Le cerveau est incroyable, sourit-il. Il va chercher le moment le plus difficile que vous avez eu lors de vos entraînements, quand le réveil sonne à 2 heures du matin, en plein mois de février, avec un ressenti à -15 degrés. Il va chercher l’image et il te dit : "Ce que tu avais fait là, ça va te servir maintenant" ». Après 34 heures et 45 minutes, et 105 km, « Stève le phoque » arrive en Angleterre, il ne tient pas debout, sa langue est gonflée par le sel, mais il accomplit son rêve et devient le premier Français à réussir le Two Way, « l’Everest de la natation ». Un titre qui lui a permis d’être sélectionné pour représenter la France en Sibérie, en juillet prochain. Avec 7 autres nageurs internationaux, il participera à un relais de 120 km sur le lac Baïkal.

Sa passion de la nage en eau libre est devenue son métier. « La mer m’a sauvé. Si je suis là, c’est grâce à elle », confie-t-il, pudiquement. Alors, il veut lui rendre au centuple ce qu’elle lui a apporté, avec sa fondation Stop Plastic Pollution, pour lutter contre la pollution marine et sensibiliser les jeunes générations. « Stève le phoque » fourmille de projets, « un livre va bientôt sortir sur mon régime au poisson gras, et une gamme de produits alimentaires à mon nom, et puis d’autres défis de nage, mais je n’en dis pas plus ! »