Retour au calme relatif au Sri Lanka, mais la situation reste incertaine

AP - Eranga Jayawardena

La situation reste incertaine, mais calme ce dimanche 10 juillet au Sri Lanka, où le président Gotabaya Rajapaksa a accepté de démissionner la semaine prochaine, après avoir été contraint de fuir sa résidence envahie par la foule samedi, dans le sillage des manifestations monstres à Colombo provoquées par la crise catastrophique frappant le pays.

Ce dimanche soir, la promenade maritime de Galle Face, le cœur du mouvement de révolte depuis sa naissance, est toujours occupée par une foule immense, rapporte l'un de nos correspondants régionaux, Côme Bastin. Pour beaucoup de participants, le combat ne prendra fin qu’une fois la démission du président effective. Néanmoins, un calme relatif revient dans la capitale, où l’on n'a pas vu d’incendies ce 10 juillet. Trois hommes ont été arrêtés pour avoir mis le feu hier à la résidence du Premier ministre Wickremesinghe.

Le Premier ministre tente, lui, de trouver un débouché politique à la crise, même temporaire, en invitant l’opposition à former un nouveau gouvernement. Plusieurs parlementaires se sont dit prêts à y entrer pour faire entendre la colère des habitants.

Si elle voit le jour, cette nouvelle coalition gouvernementale devra composer avec une population chauffée à blanc contre la classe politique, un pays en faillite, et des pénuries dans tous les secteurs.

Pression américaine

Les États-Unis ont exhorté ce dimanche les futurs nouveaux dirigeants du pays à « travailler rapidement » à des solutions pour restaurer la stabilité économique et répondre au mécontentement populaire face à la dégradation des conditions économiques, « notamment les pénuries d'électricité, de nourriture et de carburant », a déclaré un porte-parole du département d'État.

De son côté, Antony Blinken a déclaré lors d’une conférence à Bangkok que « l'impact de l’agression russe avait peut-être contribué à la situation » d’inflation et de pénurie alimentaire au Sri Lanka. Le secrétaire d'État américain s’est dit « préoccupé que cette guerre ne déclenche d’autres crises similaires dans le monde ».

Les manifestants restent vigilants

« Pour assurer une transition pacifique, le président a dit qu'il allait démissionner le 13 juillet », a déclaré samedi à la télévision le président du Parlement, Mahinda Abeywardana. Deux proches du président ont, dès hier, démissionné : le chef du service de presse, Sudewa Hettiarachchi, et le ministre des Médias, Bandula Gunawardana, qui a également laissé son poste à la tête du parti présidentiel.

Si le Premier ministre et le président démissionnent effectivement, c’est le président de l’Assemblée nationale qui deviendra président du pays pour une période de trente jours pendant lesquels les députés devront alors élire un nouveau chef de l’État, note Sébastien Farcis, notre correspondant régional. Mais tant que ces départs ne sont pas officiels, les manifestants restent vigilants. Les jours qui viennent peuvent encore offrir des surprises. Les manifestants qui dans la soirée ont assiégé la résidence présidentielle et y ont mis le feu, sans faire de blessés.

Un peu plus tôt, le président Rajapaksa, sur la sellette depuis des mois, avait eu juste le temps de fuir quelques minutes avant que plusieurs centaines de manifestants ne pénètrent dans le palais présidentiel, un bâtiment symbole normalement réservé aux réceptions, mais où il avait déménagé en avril après l'assaut de son domicile privé.

« Le président a été escorté en lieu sûr », a indiqué samedi une source de la Défense à l'AFP. Les soldats gardant la résidence officielle ont tiré en l'air pour dissuader les manifestants d'approcher du palais jusqu'à ce qu'il soit évacué. Selon cette source, le président a embarqué à bord d'un navire militaire faisant route vers les eaux territoriales au sud de l'île.

► À lire aussi : Sri Lanka: le président fuit sa résidence prise d'assaut par les manifestants

Un État en faillite

C’est un soulèvement populaire historique pour le Sri Lanka, qui a en plus été mené samedi sans faire de mort, pour l’instant les policiers utilisent surtout du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc pour repousser les manifestants.

Cette crise est donc sans précédent depuis l'indépendance en 1948 de cette île de 22 millions d'habitants. Voilà des mois que le Sri Lanka ne peut plus protéger sa population des effets de l'inflation. L'un des moteurs de la contestation, c'est aussi la corruption qui gangrène le système politique et économique depuis des décennies. Le Fonds monétaire international, appelé à la rescousse par les autorités en avril dernier, a exigé d'abord de Colombo des réformes pour mettre fin à la corruption.

Les foules dont le quotidien est devenu invivable dénoncent les choix économiques désastreux de leur président et les dérives des équipes dirigeantes. En fait, des décennies de mauvaise gestion des ressources publiques, de mauvaise gouvernance et d'absence de transparence qu'il faut à tout prix réformer. Juste derrière l'inflation, le Fonds monétaire international, dont les équipes étaient au Sri Lanka le mois dernier, a pointé du doigt des « failles » dans le système qui permettent à la corruption de perdurer.

Ces failles, voilà des années que les ONG les dénoncent. Des choix politiques ont été faits pour ne pas lancer de réformes et au contraire brider les rares institutions à même de contrôler l'action des gouvernants. Ainsi, par exemple, le 20e amendement, décidé par un président au pouvoir renforcé. Ce texte a mis fin à la Cour des comptes et à la commission d'enquête sur les faits de corruption.

Ces dernières semaines, les discussions étaient encore en cours entre le FMI et l'équipe dirigeante désormais en fuite. Quels que soient les prochains interlocuteurs, les appels se multiplient pour mettre la lutte contre la corruption au cœur du prochain accord entre le pays et les experts du FMI.

Autrefois pays à revenu intermédiaire avec un niveau de vie envié par l'Inde, le Sri Lanka a été laminé par la perte des recettes touristiques consécutives à un attentat jihadiste en 2019 et à la pandémie de Covid-19.

Décryptage avec Delon Madavan, chercheur en géographie spécialiste du Sri Lanka, membre de l'EHESS

RFI : Le président a accepté de démissionner la semaine prochaine. Est-ce que c'est la fin du clan Rajapaksa ?

Delon Madavan : On peut considérer que c’est la fin. Depuis le début des manifestations, les manifestants avaient pour mot d’ordre « Gota go home » et c’était plus largement la famille Gotabaya qui était visée. Là, il va certainement être question dans les semaines de l'argent détourné par cette famille, qu'elle le rende. En tout cas, des procédures vont être certainement lancées pour mettre définitivement fin à la corruption. Et désormais les Rajapaksa sont synonymes surtout de corruption, de mal gestion, ils sont vraiment haïs par l’ensemble de la population sri-lankaise quelle que ce soit sa communauté ethnique ou religieuse.

Samedi, le Premier ministre a tenté d'ouvrir la voie à un gouvernement d'union nationale. L'union nationale, est-ce que c'est la seule solution acceptable en ce moment pour les manifestants ?

C’est la seule solution et c’était une solution qui était voulue par les manifestants. Malheureusement, le Premier ministre Wickremesinghe a décidé de donner une dernière chance à Gotabaya, il y a de ça presque un peu plus d’un mois et demi, en acceptant d’être son Premier ministre, ce qui a un peu retardé l'échéance et rendu encore plus difficile la situation. Mais, oui, ce qui est intéressant, c’est que très vite Wickremesinghe a annoncé qu’il souhaitait ce gouvernement d’union nationale, tout en précisant qu’il se tiendrait à l’écart et qu’il démissionnerait du poste. Donc, il y aura certainement un gouvernement d’union nationale avec, il faut l’espérer, des techniciens qui vont vite travailler pour remettre le pays dans une bonne situation sociale et économique.

La crise économique que traverse le Sri Lanka est une crise multifactorielle. La dette actuellement est abyssale. Qu'est-ce que les futures autorités vont pouvoir faire ? Est-ce qu'il y a un risque de mise sous tutelle du pays ?

Là, il est un peu trop tôt pour le dire. Ce qui est sûr, c’est que l’aide du FMI va être indispensable, mais là, la question va être aussi : dans quelles conditions est-ce que la population va devoir encore plus souffrir d'un certain nombre de réformes que le FMI exige ? Et, dans le même temps, quelle va être l'attitude des différents créditeurs ? Notamment de la Chine auprès de qui désormais les Sri Lankais doivent beaucoup d’argent. Et pas sûr que la Chine soit d'accord pour que les Sri-Lankais s'éloignent des pays qui désormais lui sont soumis par leur dette.

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles