Tour de France: cabine WC vitrée, chaperons... comment se déroulent les contrôles antidopage des coureurs

Ils avaient ressurgi dans la dernière ligne droite du Tour de France 2023. Avec ses performances maousses, entre son chrono supersonique entre Passy et Combloux, suivi de sa démonstration de force le lendemain sur les pentes assassines du col de la Loze, Jonas Vingegaard avait ramené malgré lui les doutes en première ligne. Dans un sport où les champions échappent rarement au poids du soupçon, le niveau affiché par le Danois s’était accompagné d’interrogations chez une partie des suiveurs et du public. "Je peux vous le dire la main sur le cœur : je ne prends rien et je ne prendrais rien que je ne donnerais pas à ma fille de deux ans", s’était défendu le futur vainqueur face aux accusations de dopage, rappelant la batterie de contrôles effectués par le peloton tout au long de la saison. Avant, pendant et après les épreuves.

Depuis 2021, l’Union cycliste internationale (UCI) a délégué l’aspect opérationnel de son programme antidopage à l’International Testing Agency (ITA), une agence indépendante née en 2018 et présidée par Valérie Fourneyron, ancienne ministre des Sports de François Hollande. Pour l’édition 2024 du Tour, 400 tests sur les futurs participants ont été diligentés au cours du mois précédant le départ de Florence. Et durant les trois semaines de course, 600 échantillons urinaires (un tiers) et sanguins (deux tiers) doivent être collectés. Chaque jour, l’ITA installe son préfabriqué sous une tente longeant la ligne d’arrivée. C’est dans cette antenne mobile et quelque peu austère, à l’abri des regards et des curieux, que les choses sérieuses se passent.

Une cabine WC entourée de miroirs

"Pour le maillot jaune et le vainqueur de l’étape, c’est un passage absolument obligé et systématique après les étapes. Pour déterminer les autres coureurs à tester, plusieurs facteurs entrent en compte. Ils sont choisis pour des raisons précises en fonction de leurs performances, des informations que peut nous fournir notre département des renseignements et enquêtes à Lausanne, ou en cas d’éventuelles anomalies dans les passeports sanguins et urinaires", expose Olivier Banuls, le chef des contrôles et du programme antidopage de l’ITA, chef de l’unité cyclisme de l’ITA. Autrement dit, aucune place n'est laissée au hasard. "Le public pense parfois que les coureurs retenus à des fins de contrôle sont désignés de manière aléatoire via un tirage au sort, mais ce n’est pas du tout le cas. Ils sont ciblés." Dès qu’ils franchissent la ligne d’arrivée, les coureurs sélectionnés sont surveillés de A à Z par un des contrôleurs. Des chaperons qui ne les quittent jamais des yeux.

Leur rôle est clair : être des sangsues pour pouvoir suivre les moindres mouvements de l'athlète. "L’époque où certains filaient dans leur bus avant de venir ici est loin derrière nous", sourit Patrick Burguet, inspecteur médical pour l’ITA depuis 2012. Après avoir patienté dans une petite salle d’attente, et rempli des formalités administratives, le coureur a rendez-vous dans une pièce exiguë où l’attendent des toilettes un peu particulières. Pour éviter toute triche, et vérifier par exemple qu’il ne remplace pas son urine par celle d’un autre, c’est dans une cabine WC vitrée et entourée de miroirs qu’il doit se présenter. Pour empêcher toute contamination extérieure, il doit lui-même décacheter un flacon sous protection plastique et le remplir de ses urines. Le champion doit rester l’unique maître de ses faits et gestes.

Le rôle clé des chaperons

"Il doit commencer par se laver les mains sans savon. C’est très important parce que certains avaient trouvé le truc : ils mettaient du savon sur leurs mains et urinaient dessus pour tromper le contrôle. On demande aussi aux coureurs de se déshabiller en partie afin de voir toutes les parties du corps et empêcher des mauvaises surprises. Vous savez, les poires ou ce genre de choses…", indique Patrick Burguet. En 1978, le Belge Michel Pollentier avait été rattrapé par la patrouille et renvoyé du Tour, alors qu’il venait d’endosser le maillot jaune, pour avoir utilisé une fameuse poire remplie d’urine "propre" lors d’un contrôle antidopage. Le genre de technique artisanale a priori impossible à reproduire aujourd’hui. Et si le procédé à suivre peut paraître intrusif, les vitres transparentes et la présence continue du chaperon se révèlent nécessaires pour annihiler toute tentative de fraude.

"Il faut au minimum 90 ml d’urine : 60 ml pour l’échantillon A et le reste pour l’échantillon B. Ça peut prendre cinq minutes comme plusieurs heures si le coureur n’arrive pas à uriner. Mais on n’est pas là à les pousser avec une fourche, il leur faut parfois du temps pour se réhydrater après des étapes où il a fait très chaud comme lors des premiers jours en Italie. Il faut être compréhensif. Une fois que tout est bon, le kit est stocké dans un frigo, puis part au laboratoire en Suisse pour être analysé. S’il y a un contrôle positif, on est mis au courant via le numéro de série présent sur l’échantillon et on prévient le coureur qui peut demander une contrexpertise avec l’échantillon B", détaille Patrick Burguet. Ces tests servent également à enrichir le passeport endocrinien, un outil supplémentaire de la lutte antidopage qui permet notamment de mieux détecter la prise d'hormone de croissance.

Des moyens renforcés

Sur le Tour, l’ITA s’appuie cette année sur une équipe d’une vingtaine de personnes, entre les préleveurs, les chaperons, les agents de contrôle et les chauffeurs. "Notre rôle ne se limite pas aux arrivées d’étapes. On peut également effectuer des tests le matin et le soir aux hôtels, et avant le départ dans les bus. On a une grande flexibilité pour ces activités de contrôles qui sont coordonnées depuis le siège de l’ITA", souligne Olivier Banuls. En 2022, les moyens d’action de l’agence ont été boostés par l’UCI, les équipes et les organisateurs de courses à travers une augmentation progressive de budget de 35% - pour atteindre 10 millions d’euros - d’ici la fin de 2024. "Le cyclisme reste clairement le sport plus suivi et pour lequel les efforts antidopage sont les plus importants. Cette hausse de budget nous a permis de renforcer les travaux scientifiques, les effectifs des équipes de renseignements et enquêtes, le stockage des échantillons au long terme, l’analyse de données…", se félicite Olivier Banuls, alors que les instances sont cesse confrontées à de nouveaux défis.

Comme l’a révélé le média Le Temps, l’UCI s’inquiète ainsi d’un usage massif dans le peloton du tapentadol, un médicament utilisé à la base pour soigner les arthroses sévères, les diabètes et les cancers des os. Son usage serait détourné pour faire office d'antidouleur encore plus puissant que le sulfureux tramadol. "Il est d’abord beaucoup question du tramadol, resitue Olivier Banuls. Jusqu’à l’année dernière, cette substance était sur la liste de surveillance de l’AMA. Le tramadol était en parallèle interdit dans le règlement médical de l’UCI. A partir de 2024, il a été inscrit à la liste des substances interdites. Quant au tapentadol, cette substance figure sur la liste de surveillance de l’AMA depuis le 1er janvier 2024. Il est aujourd’hui trop tôt pour se positionner à ce sujet. Il faut attendre que l’AMA récupère toutes les données. On fera un premier état des lieux l’année prochaine."

Article original publié sur RMC Sport