Tour de France 2024: tactique hasardeuse, suspicion de fringale… mais à quoi Pogacar a-t-il joué?

"Je croyais qu'il voulait gagner l'étape et larguer les autres. Au final, il n’a réussi ni l’un ni l’autre. C’est encore raté." Le constat est implacable, et teinté d'un brin d'insolence vu le rire espiègle qui l'accompagne, mais qui oserait contredire Thomas, jeune touriste anglais en vacances en Auvergne venu "voir si le Slovène dont tout le monde parle est aussi fort qu'on le dit"? A l’arrivée de la 11e étape du Tour ce mercredi au Lioran, spectateurs et observateurs avaient l’impression d’avoir assisté à une petite bascule dans la quête du maillot jaune, au moins d’un point de vue psychologique. Car en dépit de son envol dans les derniers mètres du Pas de Peyrol, et malgré d’innombrables risques pris dans la descente, Tadej Pogacar a échoué à se débarrasser de Jonas Vingegaard. Un sparadrap danois un temps à la peine, au point d’accuser un retard d’une demi-minute, mais qui a su revenir encore plus fort pour l’emporter au sprint au bout d’un ultime effort, synonyme pour lui de premier succès sur ce Tour.

Une opération quasi-nulle sur le plan mathématique puisque le double vainqueur sortant n’a repris qu’une seconde à "Pogi" au jeu des bonifications. Mais psychologiquement, l’histoire est toute autre. Escorté de doutes au moment de prendre le départ de cette 111e édition en Italie, selon le discours qu’il s’est évertué à répéter avec les pontes de Visma-Lease a bike depuis sa lourde chute subie sur le Tour du Pays basque, Vingegaard s’était donné pour objectif de monter en puissance avant d’atteindre son pic de forme en troisième semaine. Résultat, il ne pointe aujourd’hui qu’à 1’14’’ d’un Pogacar peut-être pas aussi impérial que cela. "Vingegaard est le grand gagnant du jour. On a vu aujourd’hui ce qu’on a vu ces deux dernières années: une stratégie qui n’a aucun fondement de la part de Pogacar et son équipe UAE Emirates. Ils ont vraiment fait n’importe quoi. Quand on reproduit en permanence les mêmes erreurs, on est en droit de se demander s’il a autour de lui des gens qui ont le sens de la course", assène notre consultant Cyrille Guimard, pour qui Pogacar a sans doute présumé de ses forces en voulant écœurer la concurrence à 31 kilomètres de l’arrivée.

"Son réservoir était vide"

"Il a commis une énorme erreur", embraye Jérôme Coppel. "Je pense qu’il voulait tuer le Tour et envoyer Vingegaard dans les cordes en lui prenant beaucoup de temps. Mais c’était trop loin! Il avait encore des équipiers à ses côtés. Il aurait pu essayer d'attaquer plus tard avec Adam Yates et João Almeida. Là c’était beaucoup trop tôt. Il n’avait aucune chance de faire la différence dans la descente. Je pense même qu’il a fini en fringale. Quand on voit son sprint, ça se sent qu’il n’a plus rien dans le sac et qu’il a puisé dans ses réserves. Il s’est vu un peu trop beau." Il faudra attendre l’entrée dans les Pyrénées ce week-end pour confirmer ou non l’hypothèse de ce Pogacar loin d'être irrésistible. Battu sur un terrain qui lui convient pourtant mieux qu’à son rival numéro 1, et terriblement brouillon dans le final, il a semblé quelque peu émoussé dans le Massif Central. La faute à un défaut d’alimentation? "Jonas a été très fort, on peut même dire qu'il est dans la forme de sa vie", s’est-il contenté de répondre face aux journalistes, préférant botter en touche sur cette question.

Pas de quoi convaincre notre consultant Jérôme Coppel: "Ce n’était pas une grosse fringale, sinon il aurait mangé 10 minutes, mais oui je pense qu’il a eu un problème d’alimentation. On l’a vu auprès de la moto fraîcheur, mettre la main à la poche, et même manger sur le podium. Il a perdu 29 secondes en 4km dans le col du Perthus, alors qu’il ne s’est pas relevé… Il était vraiment blanc à l’arrivée. Son réservoir était vide. Regardez son sprint: il pédalait dans la semoule, c’est ce qui arrive quand tu n’as plus de forces. Il aurait dû tout de suite manger après son attaque, reprendre des glucides. Mais ce n’est pas toujours facile d’y penser dans le feu de l’action." Le discours était tout autre dans les rangs d’UAE: aucun pépin physique ou excès de confiance, mais un Vingegaard simplement au-dessus du lot.

Aucune inquiétude chez UAE

"Jonas était meilleur aujourd’hui, bravo au vainqueur. Nous voulions emballer l’étape, puis sortir et aller chercher les bonifs. Mais Jonas a parfaitement comblé les 30 secondes d’écart. Jonas était meilleur que Tadej dans le final mais il n’a pris qu’une seconde. Est-ce que Tadej était fatigué? Je ne lui ai pas parlé, je ne sais pas. Il avait des bonnes sensations, mais visiblement un autre coureur avait de bonnes sensations aujourd’hui. La bataille continue", résumait ainsi Joxean Matxin, un des directeurs sportifs d’UAE Emirates. "Depuis le premier jour en Italie, Jonas montre un super niveau. Il avait aussi un super niveau dans le Galibier, ce n’est pas une surprise. C’est le vainqueur des deux derniers Tours de France. Mais Tadej est relax, il est toujours leader", ajoutait l’Espagnol dans un grand sourire. Même sérénité du côté du Français Pavel Sivakov: "On garde le maillot, ça reste une bonne journée. L’attaque était prévue, on a appliqué le plan. Jonas avait les jambes pour revenir, il était très fort. On a pu voir aujourd’hui que ce sera une grosse bataille pour le maillot jaune jusqu’à Nice. Ce n’est pas une surprise."

Un bras de fer qui n’en est qu’à ses prémices, certes, mais Pogacar a-t-il tout de même pris un coup au moral? "Bien sûr, il sera déçu", convenait le rouleur belge Tim Wellens. "Ce n'est pas un secret. Il n’a pas l’habitude de ne pas gagner. Mais il se sent bien et il va analyser ce qu’il peut faire encore mieux." La tactique du jour "était juste d’attaquer", soulignait aussi le Portugais João Almeida, sixième de l’étape. "L’équipe a été parfaite et a fait un gros travail, on essaiera de nouveau. Je fais confiance à Tadej. Est-ce qu’on pourrait attaquer dans les Pyrénées? Oui. Partout, n’importe quand." Sans doute ni jeudi ni vendredi sur des terrains chers aux sprinteurs, mais plutôt samedi lors de la 14e étape entre Pau et Saint-Lary-Soulan. Un classique des Pyrénées avec trois ascensions de haute volée au menu: le mythique col du Tourmalet (19km à 7,4%), la Hourquette d'Ancizan (8,2km à 5,1%) et la montée au Plat d'Adet (10,6km à 7,9%) où sera jugée l'arrivée. Cette fois, il ne faudra pas oublier son gel ou son bidon.

Article original publié sur RMC Sport