"Il n'y a plus qu'elle en France qui propose de tels shows": Mylène Farmer, 40 ans d'un succès hors-normes

Gilles Leimdorfer - AFP / Vanina Lucchesi - AFP / Valery Hache - AFP

Damien a beau vivre en région parisienne, il n'attendra pas le passage de Mylène Farmer dans la capitale pour découvrir son nouveau show. Sur les treize dates que compte le Nevermore 2023, la tournée des stades que lance la chanteuse ce samedi à Lille, ce chef de projet de 37 ans assistera à onze. Des concerts qui s'ajouteront aux 17 auxquels il a déjà assistés au cours de sa vie.

"Je ne vais pas voir un concert de Mylène Farmer comme on va voir un film", expose-t-il à BFMTV.com. "J'y vais pour vivre un moment: comme quand on va dans un parc d'attractions, qu'on a adoré un manège et qu'on a envie de le refaire."

Lorsqu'on lui demande quand il est tombé sous le charme de l'artiste aux 30 millions de disques vendus, Damien répond du tac-au-tac: "Septembre 2000. Je m'en souviens car c'était mon entrée au lycée." Vingt-trois ans et sept albums plus tard, cette passion ne l'a pas quitté. Rien d'étonnant, ni même de rare dans la galaxie Mylène: après douze disques studios et près de 40 ans de carrière, le temps semble n'avoir aucune prise sur la fascination qu'exerce la sexagénaire sur son public.

Des ventes hors-normes

L'emprise, son dernier album sorti en novembre dernier, a réalisé le meilleur démarrage de l'année avec 72.556 équivalents ventes en l'espace d'une semaine. Un chiffre remarquable à l'heure du streaming roi, qui lui a permis de se classer 11e des meilleures ventes de 2022 - bien qu'il soit sorti seulement un mois avant la fin de l'année -, supplantant les derniers opus des superstars du rap Niska ou Bigflo & Oli. Mylène Farmer est la seule artiste de sa génération à s'être hissée dans le Top 20 des ventes d'albums cette année-là, exclusivement occupé par les nouveaux visages des scènes urbaines et pop.

Les ventes de la tournée Nevermore 2023 témoignent, elles aussi, de l'aura intacte de celle que le grand public a découverte en 1984 avec la chanson Maman a tort. À l'ouverture de la billetterie, en octobre 2021 - soit 20 mois avant le premier show -, 340.000 tickets se sont écoulés en l'espace d'une quinzaine de jours.

L'absente présente

Pour Sophie Khairallah, autrice du livre Mylène Farmer - le culte (Editions Why Not, 2008), l'une des clés de cette longévité se trouve dans la discrétion qui caractérise, depuis toujours, cette artiste énigmatique:

"Dès ses premiers succès, à l'époque où elle était sur tous les plateaux télés, elle restait très discrète sur sa vie et entretenait - volontairement ou non - une part de mystère."

Quelques années plus tard, forte du carton de ses premiers albums, la chanteuse évasive est devenue carrément absente: "Lorsqu'elle a compris qu'elle n'avait plus besoin des médias car le succès était toujours au rendez-vous même en se montrant peu, elle s'en est passée. Elle a commencé à se faire plus rare sur les plateaux, obtenir une interview de Mylène Farmer est devenu plus difficile."

Les images d'archives en témoignent: en 1996, en pleine promotion de son quatrième disque Anamorphosée, elle reste impassible face à Michel Drucker lorsqu'il lui parle du dévouement de ses fans. Lorsqu'il l'interroge sur les raisons de son absence médiatique, elle répond par une phrase qu'elle laisse en suspens: "J'ai un petit peu de mal à parler de moi-même. C'est le trac aussi, et puis, et puis le..."... le public n'en saura pas plus.

Une ligne de conduite qu'elle observe jusqu'à aujourd'hui. À rebours d'une époque où tout peut être partagé sur TikTok ou Instagram, Mylène Farmer se tient éloignée des plateaux télé comme des réseaux sociaux. Au moment du premier confinement de 2020, quand de nombreux artistes donnent des concerts en streaming depuis leur logement, Mylène Farmer trouve le moyen de prendre la parole tout en maintenant la porte de son intimité bien fermée: c'est par un simple dessin mettant en scène son personnage de Lonely Lisa, accompagné d'une légende détournant les paroles de Maman a tort, qu'elle adresse son soutien au personnel soignant.

Même philosophie concernant l'actualité. Telle une figure hors du temps, "elle ne donne jamais son point de vue, outre quelques rares sujets comme le mariage pour tous en 2013. Elle reste générale, en parlant davantage du climat d'une époque", décrypte Sophie Khairallah.

Ces dernières années ont vu la chanteuse s'ouvrir un peu plus à son public, notamment par le biais de sa série documentaire Prime Video L'Ultime création (2020). Mais elle n'en reste pas moins "dans le contrôle de son image, de manière indéniable":

"Elle est restée fidèle à cette volonté d'être très discrète. C'est une ligne de conduite très précieuse. Cela lui permet de conserver cette aura, cette distance, ce respect aux yeux de ses fans et du grand public."

En restant rare, Mylène Farmer a continuellement créé l'événément, donnant à chacun de ses projets des allures de come-back. Mais cette absence entretenue n'aurait probablement pas été possible si elle n'avait pas au préalable fédéré un public fidèle, toujours prêt à l'attendre. Et pour cela, il lui a fallu bouleverser le paysage musical français.

Étrangeté et transgression

Dès ses premiers morceaux, Mylène Farmer fait office d'Ovni transgressif: dans Maman a tort, titre aux allures de comptine, elle adopte le point de vue d'une petite fille hospitalisée prise d'une affection amoureuse pour son infirmière. "Elle y chantait 'Il est de mon droit de tout toucher', 'J'aime ce qu'on m'interdit' en plein milieu des années 1980... C'était sulfureux, ça détonnait", note Sophie Khairallah.

Ces premiers couplets posent le personnage Mylène Farmer: mystère, noirceur, suggestion sexuelle... Pour autant, le grand public ne lui ouvre pas tout de suite les bras. Ce coup d'essai obtient un succès modéré, comme le rappelle Benoît Cachin, auteur de Mylène Farmer - Inspirations (editions Epa, 2017) auprès de BFMTV.com:

"Le single s'était écoulé à 100.000 exemplaires. Ça ferait rêver n'importe quel artiste aujourd'hui mais pour l'époque, c'est moyen."

S'ensuit une série d'échecs francs: alors managée par Jérôme Dahan et Laurent Boutonnat (qui deviendra son compositeur attitré durant les 25 années suivantes), elle peine à convaincre avec On est tous des imbéciles, L'Annonciation, Plus grandir... Et joue son va-tout avec la chanson de la dernière chance, qui deviendra l'un de ses hymnes les plus emblématiques.

L'agente provocatrice

Avec Libertine, Mylène Farmer signe en 1986 son premier gros carton. "Le clip y est pour beaucoup", note Benoît Cachin. Suivant les traces de Michael Jackson, qui avait opéré une petite révolution trois ans plus tôt avec Thriller, elle accompagne sa chanson d'une vidéo de plus de dix minutes, véritable court-métrage en costume d'époque.

En France, ce soin apporté au visuel d'une chanson est inédit. De même que ce qui y est présenté: Mylène Farmer, seins exposés, prend un bain dans lequel la rejoignent deux femmes entièrement nues. Exactement comme Madonna le fait de l'autre côté de l'Atlantique à la même époque, l'artiste "chante la liberté sexuelle féminine et la défend", poursuit Sophie Khairallah. "Ça a marqué le paysage musical français."

Elle cultivera ce goût pour la mise en image et les clips sophistiqués durant des années. D'abord aux côtés de Laurent Boutonnat, qui a suivi des études de cinéma, puis en faisant appel à des réalisateurs célèbres: Luc Besson (Que mon cœur lâche), Abel Ferrara (California), Pascal Laugier (City of Love)...

Se renouveler sans dérouter

Le duo Farmer-Boutonnat restera inséparable jusqu'en 2010. Elle au texte, lui à la partition, ils développent un univers fait de questionnements sur le sexe, la mort, la religion, le temps qui passe, portés par des orchestrations vaporeuses et une voix quasi-fantomatique. Ce n'est qu'avec l'album Bleu Noir, sorti cette année-là, que la chanteuse coupe le cordon et s'associe uniquement à d'autres compositeurs... et pas des moindres: RedOne, premier producteur de Lady Gaga, et Moby sont les principaux artisans du disque.

L'œil profane pourrait y voir une énigme: comment une artiste dont l'univers et les collaborateurs se sont, à première vue, si peu renouvelés, a-t-elle pu brasser autant de fans sur la durée?

"Elle est restée fidèle à ses thèmes, mais son écriture a évolué dans le temps", assure Benoît Cachin. "Ses albums ne se ressemblent pas, ils n'ont pas du tout la même couleur. Elle a réussi à se renouveler dans une certaine continuité."

Son écriture, justement, est une part importante de l'attrait de l'artiste. "Dans tout ce qu’elle fait, elle met des références artistiques, cinématographiques, littéraires, picturales, sculpturales", expose Sophie Khairallah. "On y retrouve du Baudelaire, du Poe, du Zweig... Mylène a vraiment deux facettes: il y a l'icône populaire qui fait danser la France avec ses grands tubes mais quand on creuse, on découvre un univers d'une richesse énorme ainsi qu'une vraie plume, un véritable sens des mots."

Tubes intemporels

Force est de constater que ce sens littéraire s'accompagnait aussi d'un flair visionnaire. Quarante ans plus tard, alors que le combat pour l'égalité entre les sexes prend une place sans précédent dans l'actualité, le message de Libertine résonne toujours. Dans Sans contrefaçon, bien avant que les questions de genre et de transidentité n'infusent dans le débat public, Mylène Farmer chantait "Je suis un garçon".

C'est peut-être ce qui lui permet de conserver son aura auprès de la jeune génération, restant ainsi à l'abri de toute ringardise. Les rappeurs Damso et Gims, notamment, ont plusieurs fois fait part de leur admiration pour la chanteuse et de leur désir de collaborer avec elle.

Le tube Désenchantée, dans lequel Mylène Farmer racontait son mal du siècle en 1991, a par ailleurs fait l'objet d'un joli clin d'oeil sur le dernier album de Suzane, jeune chanteuse pop, en novembre dernier: "Quand ce monde me fait peur, j'mets la musique à fond / J'écoute Mylène Farmer, elle parle de ma génération", chantait-elle sur le titre Génération désenchantée.

De fait, ses morceaux transcendent les générations. Ses concerts, toujours de grands shows à l'américaine, accueillent des jeunes et des moins jeunes venus en prendre plein les yeux:

"Mylène Farmer a traversé les décennies musicalement, elle a toujours fait de grands shows, et depuis la mort de Johnny Halliday il n'y a plus qu'elle en France qui présente des spectacles aussi grandioses", estime Sophie Khairallah.

Ce sont aussi des espaces où transparaît le rayonnement particulier dont elle bénéficie au sein de la communauté LGBT depuis ses débuts.

Une icône

La fidélité de ce public ne l'a jamais quittée, l'érigeant au rang d'icône: dans un épisode de la saison 1 de Drag Race France, compétition de drags queens diffusée par France TV en 2022, les candidates ont eu pour défi de se grimer en Mylène Farmer dans l'un des épisodes.

Difficile d'exposer précisément les raisons de la sympathie de ce public pour Mylène Farmer. Sophie Khairallah met en avant le morceau Sans contrefaçon, et l'ambiguïté sexuelle qu'elle y évoquait comme personne à l'époque:

"Elle parlait de thèmes peu exploités par d'autres artistes et je pense que ça a parlé au public homosexuel, plus marginalisé dans les années 1980 qu'aujourd'hui."

"C'est quelqu'un qui a énormément travaillé, en proposant des choses inédites, et qui continue à surprendre son public", résume Benoît Cachin, évoquant ses duos avec Seal ou Sting que personne n'attendait, son apparition dans le film d'horreur Ghostland en 2018 ou, plus récemment, sa participation à la BO du blockbustrer américain Donjons et Dragons: l'honneur des voleurs.

Malgré tout, à l'image de la chanteuse, les raisons de son succès seront toujours entourées d'un voile de mystère. "Je ne saurais pas expliquer ce qui me parle chez elle", admet Damien.

"Il y a toujours une part de magie, d'inexplicable", résume Sophie Khairallah. "C'est cette femme-là, à cette époque-là. Elle est attachante, touchante; c'est comme un amour, ça ne s'explique pas".

Article original publié sur BFMTV.com