"Un besoin de s'évader": quelle est cette mode du gravel et des chemins blancs qui débarque sur le Tour de France?

C’est le rendez-vous qui fait trembler les cadors et excite à peu près tous les autres. Formidable générateur d’émotions depuis le grand départ d’Italie, le Tour de France cuvée 2024 promet une nouvelle vague de frissons, ce dimanche, à l’occasion de la 9e étape tracée autour de Troyes, en plein cœur des vignobles de Champagne. Avec 14 secteurs de chemins blancs, pour au total 32 kilomètres en pleine poussière, les nerfs du peloton seront mis à rude épreuve, entre pépins techniques, crevaisons et chutes inévitables. Une journée façon Strade Bianche ou Paris-Tours susceptible de tout chambouler d’un seul coup de dé. Certains y voient un traquenard et vont jusqu’à parler d’hérésie, d’autres se réjouissent de cette expérimentation à la sauce gravel.

Après son voisin du Giro en 2021 et le Tour de France femmes il y a deux ans, voir la plus grande course au monde surfer sur la mode des routes gravillonnées n’a rien de surprenant. Les organisateurs y songeaient depuis longtemps, et c’est donc dans l’Aube qu’ils sont convaincus d’avoir trouvé le terrain de jeu idéal. Un atout unique pour le spectacle et la preuve évidente de la popularité grandissante de cette discipline née aux États-Unis et adoptée plus récemment par l’Europe. Pour les néophytes, le gravel désigne à la fois une pratique cycliste, au même titre que le VTT ou le cyclo-cross, mais également le type de vélo (gravel bike) utilisé, qui reprend les grandes lignes du vélo de route en y ajoutant davantage de confort, un guidon relevé, des roues plus larges et des composants robustes pour amortir les chocs et faciliter le pilotage.

"Une envie de se reconnecter avec la nature"

Son côté hybride et polyvalent permet de glisser du bitume aux chemins caillouteux, des sous-bois aux terrains sableux et escarpés. Comptez entre 1.000 et 1.600 euros pour un modèle d’entrée de gamme. Et jusqu’à 15.000 euros pour un engin en carbone avec suspensions hydrauliques à l'avant. "Le gravel, c’est une philosophie, un besoin de s’évader. Ça répond à une envie de se reconnecter avec la nature, de rouler où on veut et quand on veut en toute liberté, sur tous types de revêtements. On peut être sur une belle route de campagne et bifurquer sans souci sur une piste de gravier ou un sentier de forêt. C’est la découverte ou redécouverte du patrimoine naturel. Ça plaît d’autant plus aux gens qui ne supportent plus de rouler sur des routes où ils sont constamment frôlés par des voitures", observe Vincent Dedieu, président de la commission nationale gravel au sein de la Fédération française de cyclisme.

C’est pour répondre à une demande grandissante que cette commission a vu le jour en 2020, avec l’idée de "labelliser des territoires" et de "faire découvrir des circuits accessibles à tous, confirmés ou débutants, en toute sécurité". "C’est plus qu’une lubie ou une simple tendance. Des parcours et des événements gravel poussent comme des champignons un peu partout en France et ceux qui essaient adorent. Le vélo traditionnel ne les fait plus rêver et ils ne se sentent pas forcément à l’aise en VTT. Le gravel est plus accessible, c’est le compromis parfait. Aujourd'hui, ce qui se vend le plus dans les magasins de cycles, ce sont des vélos de gravel", appuie Vincent Dedieu. Si elle n’est pas encore aussi développée qu’aux États-Unis, où l’on ne compte plus le nombre de podcasts et magazines dédiés au sujet, la discipline est en train de réussir en France une sacrée percée dans le paysage cycliste. Et pas seulement chez les amateurs.

Les champions de la route s'y mettent

En quête de nouveaux défis, Romain Bardet a ainsi décidé de finir sa carrière en 2025 sur le calendrier gravel, avec l’ambition de disputer le championnat du monde à Nice en fin d'année. "Je souhaitais faire une transition en douceur, tant que je suis en pleine force de l’âge. On vit en circuit très fermé, on a peu de temps pour faire autre chose, des compétitions plus fun, donc c’était l’occasion. Je sens une certaine lassitude après 13 ans de carrière, de faire la même chose sur des formats qui ont peu évolué, mais j’aime profondément le vélo, j’en ferai probablement toute ma vie, et j’ai toujours cet esprit compétiteur. Ce sera, sur un petit laps de temps, une bonne opportunité de voir le vélo différemment", confiait le grimpeur auvergnat de 33 ans avant le départ du Tour.

Il pourra se nourrir de conseils auprès de Wout van Aert, Matej Mohoric ou Alejandro Valverde, tous tombés ces dernières années sous le charme du gravel. Comme Laurent Brochard avant eux. Sacré champion du monde sur route en 1997 à San Sebastián, le Sarthois a remporté en octobre 2023 le titre aux Mondiaux de gravel dans la catégorie des 55-59 ans. "Le gravel, c’est la définition du plaisir. C’est ce qui m’a tout de suite attiré. C’est un peu comme les coureurs à pied qui finissent par en avoir marre de faire des tours de pistes et qui se lancent dans le trail. Ça donne un sentiment de liberté, de retrouvailles avec la nature. Et puis ça fait appel à plein de qualités, pas seulement physiques. Pour briller en compétition, il faut combiner habileté, instinct, puissance et technique", développe-t-il.

Bientôt un championnat de France

"Ça demande beaucoup de concentration pour éviter le moindre trou. C’est différent de la route et d’un peloton où on peut se permettre d’avoir des moments de relâche. Sur gravier, quand tu roules avec 30 ou 40 mecs en file indienne, avec des pièges toutes les secondes ou presque, il faut être ultra attentif pour prendre les meilleures trajectoires. C’est passionnant", sourit Brochard, qui prête son nom à une cyclosportive intégrant du gravel, la Sancy Arc-en-ciel, dans le Puy de Dôme. Reconnu officiellement par l’Union cycliste internationale (UCI) depuis 2022, et boosté en parallèle par des marques qui ont bien compris l’intérêt de prendre ce virage en adaptant leur offre et en sponsorisant des courses pour toucher un large public, le gravel a donc désormais droit à ses épreuves internationales, ses championnats du monde et d’Europe, et bientôt à son championnat de France.

"C’est en cours de finalisation, avec une édition prévue pour septembre, qui sera ouverte aux non-licenciés", nous confirme-t-on au sein de la Fédération française de cyclisme, où l’on voit forcément d’un bon œil la grande nouveauté des chemins blancs sur le Tour. "On peut entendre les craintes des leaders du classement général qui redoutent d’être frappés de malchance. Mais je suis convaincu que ça se passera bien. Ces champions sont des acrobates et leur matériel est à la pointe de la technologie. On voit chaque année des coureurs qui traversent Paris-Roubaix sans crever. Et puis ça nous replonge dans l’histoire du Tour. La première édition, en 1903, s’était déroulée en grande partie sur des chemins…", rappelle Vincent Dedieu, convaincu que "les spectateurs vont se régaler". D’autres sont beaucoup plus sceptiques.

Un peloton divisé sur les chemins blancs

"Oui, on aura des images géniales devant notre télé, et je trouve plutôt positif de mettre en avant des disciplines émergentes. Mais attention à ne pas tout mélanger. Même si ça ne ressemblera pas totalement à une vraie course de gravel, ce sera un peu la loterie et des coureurs risquent de se retrouver à terre. Perdre des minutes à cause d’une chute ou un problème mécanique sur des chemins blancs, ce n’est pas simple à encaisser pour un coureur qui lutte pour le général", appuie Laurent Brochard. Entre fébrilité et curiosité, les avis divergent également au sein du peloton. Avec d’un côté ceux qui y voient comme Valentin Madouas une "top nouveauté pour le spectacle" et l’occasion de "casser la routine habituelle", et de l’autre ceux qui martèlent que le gravel "n’a pas sa place" sur un grand Tour, à l’image de Patrick Lefevere, le boss de Remco Evenepoel chez Soudal-Quick Step.

Porteur du maillot jaune avec 33 secondes d’avance sur Evenepoel et 1’15’’ sur Jonas Vingegaard, Tadej Pogacar s'est lui montré catégorique. "Tu peux perdre le Tour ce dimanche. Je vois ces chemins blancs comme un autre obstacle, un obstacle parmi tant d'autres. Beaucoup de choses peuvent arriver, il faut être concentré du début à la fin. Ce n'est pas compliqué mais ça peut le devenir pendant la course", a répété le Slovène, qui avait fait forte impression sur les pavés du Nord lors du Tour de France 2022. "Ça va être sympa, je trouve que c’est bien parce qu’il faut être un coureur complet pour gagner le Tour. Il y a des risques mais c’est une bonne chose pour le cyclisme", embraye Romain Bardet, là où Marc Madiot, manager de Groupama-FDJ, reconnaît qu'il n'aurait "pas envie" de ce genre d'étape s'il était à la place d'une formation visant le podium. Rendez-vous vers 18h pour dresser le bilan d'un chaos annoncé.

Article original publié sur RMC Sport