"Spider-Man: No Way Home", "House of Gucci", "Dune"... les films sont-ils devenus trop longs?

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Lady Gaga dans
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Ces jours-ci, dans les salles obscures, les sagas semblent sans fin, et les films de plus en plus longs. On ne compte plus les longs-métrages dont la durée dépasse allègrement les deux heures pour tutoyer la barre symbolique des trois heures. Jugez par vous-même: Mourir peut attendre (2h43), House of Gucci (2h38), La Méthode Williams (2h26), Le Dernier duel (2h32), Les Éternels (2h37), Spider-Man: No Way Home (2h28), West Side Story (2h36), Dune (2h35)... Et prochainement arrivent Matrix Resurrections (2h28), Don't Look Up: Déni cosmique (2h25) et Nightmare Alley (2h30).

"C’est vraiment une tendance de fond", confirme Yannick Mouren, universitaire et auteur de livres sur le cinéma, qui travaille à la commission de classification des films au CNC depuis douze ans.

"Les films de plus de deux heures existaient déjà dans les années cinquante et soixante, mais c’était encore des exceptions. Depuis quelques années, on a l’impression qu'ils sont devenus la norme."

Même sentiment pour Caroline Vié, critique de cinéma pour 20 Minutes, qui couvre le secteur depuis plusieurs décennies. Elle déplore "depuis une bonne dizaine d’années" des films "beaucoup trop longs".

La question agite la presse depuis longtemps. En 2013, Le Figaro se lamentait déjà: "Aujourd'hui, tomber sur un long-métrage de moins de deux heures tient presque du miracle. Il semblerait que le génie se mesure désormais avec un chronomètre." En 2016, le site spécialisé américain Screenrant publiait une liste de quatorze films jugés trop longs, parmi lesquels Rencontre avec Joe Black (2h58).

En 2018, alors que les films incontournables du moment étaient Burning (2h28), Suspiria (2h25), First Man (2h21), Sale temps à l'hôtel El Royale (2h22), Le Poirier sauvage (3h08) et Under the Silver Lake (2h19), Uproxx confiait redouter "l'attaque des films de 2h20". "Je reconnais que cette critique peut sembler [...] stupide, mais cela doit être dit", insistait alors le critique Vince Mancini.

"Pisser peut attendre"

Les chiffres, d'ailleurs, confirment cette évolution. Selon Vodkaster, qui a analysé la durée des cinquante plus grands succès du cinéma sortis entre 1968 et 2018, il n'y a aucun doute: "​​On passe d’une durée moyenne d’une heure quarante-sept en 1968 à deux heures et six minutes (soit presque vingt minutes de plus) en 2018. Surtout, on n’est plus jamais redescendu sous la barre des fameuses deux heures depuis 1997 (excepté en 2011, 1h53) et on les a même largement dépassées en 2013. Le constat est indéniable: les films que vous voyez sont globalement plus longs et surtout, ils le sont de plus en plus."

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"Pisser peut attendre." C'est à l'aide de cette savoureuse formule que The Independent résumait ce débat il y a encore quelques semaines. Le Los Angeles Times s'est quant à lui demandé si les longs films n'étaient pas un peu contre-productifs en temps de pandémie, alors que le public redoutait encore de se rendre au cinéma: "Étant donné la fragilité du box-office en pleine pandémie, qui a profondément changé les habitudes du public, est-ce que les longs films ont un effet dissuasif?", s’interrogeait ainsi le quotidien américain, en précisant que "plus de la moitié du public se renseignait sur la durée d’un film avant de se décider à acheter un billet".

L'effet dissuasif se ressent en France. La séance de 21h, souvent trop tardive pour découvrir les films de 2h30, a été supprimée dans beaucoup de cinémas. "En province, elle est morte", confirme Arnaud Vialle, propriétaire du Cinéma Rex de Sarlat (Dordogne). "Notre dernière séance sera à 20h ou 20h30 maximum. Les gens ne sortent plus très tard. Les films de 2h30 à 21h30, ce n’est effectivement pas possible. C’est fini, les gens ne se couchent plus à minuit. Le couvre-feu a impacté la vie des gens. Ils ne viennent plus au cinéma. Ils ont pris d’autres habitudes. C’est toute une industrie qui va revoir sa copie."

"Le film était trop long quand il était plus court"

La durée d'un film n'est évidemment pas un critère négatif. Les trois plus gros succès de l’histoire - Titanic, Avatar et Avengers Endgame - approchent ou dépassent les trois heures. Trois heures, c'est aussi le temps idéal pour imposer un souffle épique - genre auquel appartient l'essentiel des films de cette durée sortie cette année. "Il y a des styles de récits qui nécessitent deux heures trente", plaide Louis Garrel, dont le nouveau film La Croisade, d'une heure et sept minutes, est à contre-courant de la tendance générale. "Il faut vraiment donner l’impression aux gens de les emmener très, très loin pour qu’ils acceptent de venir aussi longtemps au cinéma."

"Aucun bon film n'est trop long et aucun mauvais n'est trop court", estimait le critique américain Roger Ebert. Les exemples sont nombreux, de Jeanne Dielman de Chantal Akerman (3h21) à A Brighter Summer Day d’Edward Yang (3h57) en passant par Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino (3h03). Et certaines œuvres comme Shoah de Claude Lanzmann (9h26), Out 1 (12h29) de Jacques Rivette ou encore La Flor (13h34) de Mariano Llinás doivent une partie de leur renommée à leur durée hors-norme. "Quand le public paie pour un film de deux heures ou plus, peut-être faut-il faire corps avec cette expérience et réfléchir au pourquoi et au comment avant de critiquer la durée", insistait en 2018 le critique américain David Ehrlich sur Indiewire.

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"Le temps, c’est subjectif", renchérit Caroline Vié. "Certains vont trouver un film trop long, et d’autres non. Il y a des films contemplatifs de trois heures où tu ne vois pas le temps passer, et des films de super-héros d’une heure et demie où tu as l’impression d’être au purgatoire. Le temps, c’est deux choses: le temps réel et le temps ressenti." La réalisatrice allemande Maren Ade en a fait l'expérience en montant Toni Erdmann (2016). 2h46 était la seule durée à même de rendre justice à sa comédie, qui met en scène les retrouvailles entre une femme d'affaires et son père, un homme encombrant qui s'est inventé un facétieux alter-ego, Toni Erdman. "J’ai essayé de raccourcir le film", avait expliqué Maren Ade lors de la sortie, "mais je trouvais que le film était trop long quand il était plus court."

Au cinéma, le temps s’écoule effectivement de manière différente selon les individus. Et dans les salles obscures, on est moins conscient du temps qui passe. "Se mettre en immersion dans une salle de cinéma et regarder un West Side Story, c’est le bonheur absolu. C’est ça, le cinéma! Rien ne changera cette expérience", s'enthousiasme Arnaud Vialle. "Avec le Covid qui a frappé tout le monde depuis un an et demi, je comprends que les gens veuillent avoir des formats courts, car ils se sont habitués à des séries. Mais attendez que Spider-Man: No Way Home fasse quatre millions d’entrées, et vous verrez qu’il n’y aura plus de problème de durée."

Qui va dire à Nolan que son film est trop long?

Cette explosion des durées nous vient tout droit du cinéma américain, estime Yannick Mouren. "Ce sont encore les Américains qui ont imposé leurs conditions! Quand il y avait moins de spectateurs et qu’ils essayaient de valoriser le fait d’aller au cinéma, il y a eu l’idée implicite que plus c'était long, meilleur c’était. Ils pouvaient justifier un prix de X dollars plus facilement que si le film durait seulement 1h30. Ça se répand maintenant sur le cinéma européen. Résistent les comédies. Heureusement." Il y a aussi un argument technologique. Le numérique permet de tourner des films plus longs et ne se pose plus la question du stockage des bobines de pellicule dans les cinémas (les 3h32 de Ben-hur nécessitaient par exemple quatre bobines).

Limité un temps aux événements cinématographiques (Autant en emporte le vent, Cléopâtre, Guerre et paix, Les Dix commandements, Lawrence d’Arabie), le phénomène touche désormais tous les cinéastes. Martin Scorsese semble désormais incapable de faire un film de moins de 2h30 heures. Son dernier, The Irishman, dure 3h30. Clint Eastwood demeure une exception. "Il ne fait jamais plus de deux heures", confirme Yannick Mouren. "Il a un sens du rythme extraordinaire et ne donne jamais une impression de longueur." "Ce qu’il faudrait dans l’idéal, c’est qu’un cinéaste ne fasse jamais que des films dont la durée correspond à ce qu’il ressent. On a cependant bien peur que les conditions économiques imposent souvent d’allonger."

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Les cinéastes semblent aussi avoir de plus en plus de mal à se délester de scènes. Yannick Mouren le ressent bien à la classification, où il découvre les films sans a priori. "Quand je vois le film, je ne sais rien", précise-t-il. "Je n’ai pas le résumé. Je ne connais même pas la durée du film. C’est très agréable." Et les problèmes de rythme sautent davantage aux yeux de l'expert: "Très souvent, il y a des films de 1h40 dont on pourrait couper dix ou vingt minutes. Sur certains films, ils ne se rendent pas compte qu’il y a seulement de quoi faire une heure dix ou vingt très bonne. Mais ils refusent de couper et il y a souvent une impression de répétition."

"Il n’y a plus personne pour faire un travail d’édition avec les réalisateurs, pour leur dire quand il y en a trop", abonde Caroline Vié. "Il y avait une époque où les grands cinéastes avaient des producteurs attitrés, qui étaient un peu leur Jiminy Cricket, et qui savaient leur faire remarquer ce que personne n’osait leur faire remarquer. Pour dire à Christopher Nolan que son film est trop long, il faut vraiment être très proche de lui! Et ça ne lui ferait pas de mal!" Le producteur Marin Karmitz, fondateur du réseau MK2, "imposait aux cinéastes qu'il produisait de faire un film de moins de deux heures", rappelle encore Yannick Mouren. "C’était une obligation contractuelle."

La fin des films de deux heures?

Pour Joe Russo, co-réalisateur d'Avengers: Endgame, le film de deux heures est une espèce en voie de disparition. "Il a très bien fonctionné pendant cent ans, mais c'est devenu de plus en plus difficile de travailler dans ce canevas", juge-t-il auprès de Deadline. "Je ne suis pas certain que les futures générations le considèrent comme le meilleur moyen pour raconter une histoire."

Même Paul Thomas Anderson, pour qui deux heures est la durée parfaite, n'a jamais réussi à s'y tenir (ses films oscillent entre 2h30 et 3h et son prochain, Licorice Pizza, en salle le 5 janvier, dure 2h13). "J’ai raté à plusieurs reprises cet objectif, mais c’est vraiment ce vers quoi on doit tendre", a-t-il martelé auprès du New York Times. "Un film devrait au mieux faire deux heures. C’est là qu’ils sont les meilleurs."

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Quentin Tarantino, dont les films sont aussi d'amples fresques, raffole quand à lui des films d'une heure dix ou vingt - eux aussi une espèce en voie de disparition. "Je pense qu’il y a un complexe", note Louis Garrel, qui pour La Croisade n'envisageait pas d'aller au delà de 1h10. "C’est l’équivalent d’une nouvelle au cinéma. Il n’y a pas besoin de faire long. Avec un sujet aussi léger que La Croisade, je n’allais pas faire une heure cinquante. Une heure vingt, c’est la bonne durée. Quand j'ai annoncé la durée aux salles, elles ont été soulagées!"

Quentin Dupieux, dont le film le plus long, Wrong, dure 1h34, a fait de sa spécialité les films de 1h10. "Quand on fait un film aussi délirant [que Le Daim], on demande un effort au spectateur, et la moindre des choses, c’est de se concentrer sur le plaisir qu’on va donner aux gens et non de se faire plaisir à soi-même", avait expliqué en 2019 sur France Culture le réalisateur d'Au Poste (1h12) et Mandibules (1h17). "J’aime bien faire des petits films courts pour ne pas enfermer les gens trop longtemps et pour les maintenir dans un truc excitant sans leur voler du temps. En fait, j’ai inventé un nouveau format: je fais des films très courts et très lents."

Article original publié sur BFMTV.com

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