"Spider-Man", "James Bond", "L'Attaque des Titans"... Terminer une franchise, un défi impossible

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Détail de l'affiche de
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À l’heure où les suites, les remakes et les reboots monopolisent les écrans, les histoires semblent avoir de plus en plus de mal à se conclure. Dernier exemple en date: Spider-Man: No Way Home (en salle depuis le 15 décembre), troisième volet des aventures de l’homme-araignée avec Tom Holland.

Annoncé comme la fin de l'histoire racontée depuis Homecoming (2017), Spider-Man: No Way Home conclut son arc narratif avec une pirouette rebattant les cartes de l’univers du tisseur, pour mieux installer une suite forcément inévitable, où Peter Parker devra en quelque sorte repartir de zéro. Trois films sont prévus dans les prochaines années.

La saga Matrix fait aussi un retour inattendu. Alors que l'on croyait l’histoire de Néo et Trinity terminée après leur mort dans Matrix Revolutions (2003), elle se poursuit contre toute attente dans Matrix Resurrections (au cinéma le 22 décembre). Une histoire en trompe-l'œil où nos héros, piégés dans des boucles temporelles, revivent les événements du premier film de 1999. "Une histoire ne se finit jamais", dit l'un des antagonistes.

Le James Bond de Daniel Craig, "une parenthèse"

Le succès de l’univers cinématographique de Marvel (MCU), ensemble d’une trentaine de films et de séries racontant une seule et grande histoire, semble avoir fait des émules à Hollywood. Même James Bond s’est laissé séduire par cette méthode. Sous l’influence de La Mémoire dans la peau (2002) dans Casino Royale (2006), l’ère Daniel Craig s’est au fur et à mesure "marvellisé" pour raconter une histoire étendue sur cinq films. Du jamais-vu dans cette saga presque soixantenaire.

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Et si la mort de l'espion britannique à la fin de Mourir peut attendre conclut l'ère Daniel Craig, la saga va se poursuivre encore des années, revigorée par le succès sensationnel de ses films. "Soit ils referont un reboot, comme ils l’ont fait en 2006 avec Casino Royale. Soit, sans aucune explication, on partira avec un nouvel acteur dans une nouvelle mission. C'est ce qui se passait avant Daniel Craig. Il n’y avait pas de suite et de temporalité chez James Bond", analyse Laurent Perriot, auteur de Bons Baisers du Monde (Dunod). C'est le sens de l'ultime scène où Madeleine (Léa Seydoux) lance à la fille qu’elle a eue avec le défunt agent: "Je vais te raconter l’histoire d’un homme. L’histoire d’un homme qui s’appelle Bond. James Bond."

Pour le spécialiste de la saga, l'ère Daniel Craig est "une parenthèse" - et c'est pour cette raison que Mourir peut attendre s’autorise cette fin. Il salue une fin d'autant plus "couillue" que Spectre (2015) permettait déjà de conclure de manière satisfaisante l’ère Daniel Craig, avec un James Bond en ménage avec Madeleine. Rien n’obligeait donc Barbara Broccoli, productrice historique de la saga, à mettre en chantier Mourir peut attendre, sorte de post-scriptum de l'ère Craig.

"En BD, les séries n’ont jamais de fin"

Tous les arts sont touchés par cette incapacité à conclure, note de son côté le malicieux Cosey, Grand Prix du festival d’Angoulême en 2017 et auteur de la série d’aventures Jonathan, débutée dans les années 1970 dans le journal Tintin. "Les vraies sagas traditionnelles ont une fin", rappelle-t-il.

"C’est en bande dessinée que la plupart des séries n’ont jamais de fin. Moi, en tant que lecteur, ça m’agace. Ça m’agace d’être promené sur quarante, cinquante albums", ajoute–t-il. Astérix, Yakari, Blake et Mortimer, les Schtroumpfs ou encore Boule et Bill sont autant de héros aux aventures sans fin. Le manga, avec ses cent tomes de One Piece et de Detective Conan, et le comics, avec ses centaines d'aventures de Batman et de Spider-Man, toutes situées dans des univers parallèles, sont dans le même cas.

Cosey a décidé, lui, d'offrir une fin à ses lecteurs. Les aventures de Jonathan, nomade au grand cœur auquel il a prêté ses traits et ses idéaux, se sont terminées en octobre dernier avec ​un dix-septième tome, La Piste de Yéshé. Le seizième épisode, ​​Celle qui fut (2013), devait être le dernier tome de la série, mais ce n’était pas réussi, confesse-t-il:

"Je croyais que j’avais terminé avec le précédent album, mais j’étais moyennement satisfait jusqu’à ce que je relise le tout premier tome. Il y avait en préambule de l'histoire ce texte que j’avais écrit pour le journal Tintin, dans lequel je raconte que Jonathan est un ami parti au Tibet. C’était l’élément auquel on devait revenir pour boucler la boucle."

"Interdit de savoir ce qui se passe après le mot fin"

Jonathan se termine ainsi avec l’image du héros de papier retrouvant son créateur dans son atelier. Dans son artbook À l'heure où les dieux dorment encore, le dessinateur helvète écrivait à ce sujet: "Il est strictement interdit à l’auteur et aux lecteurs de savoir ce qui se passe après le mot fin." Avant de trouver cette idée, Cosey a longtemps réfléchi à la manière de faire ses adieux à Jonathan:

"J'ai hésité à le faire mourir, mais je trouvais ingrat de faire mourir ce personnage qui m’avait nourri et logé pendant quarante ans. J’ai aussi hésité à le faire vieillir, mais je me suis rendu compte que dessiner cinquante pages avec un vieux bonhomme qui a des rhumatismes me semblait difficile. On pouvait aussi le marier, avoir des enfants. On pouvait faire quinze fins différentes!"

Pour le dessinateur chevronné, La Piste de Yéshé fut particulièrement émouvant à dessiner. "C’était impressionnant. J’étais conscient de la séparation. Aujourd’hui encore, je crains d’avoir des regrets, mais il y a des fois où il faut prendre des décisions. C’est la vraie fin. C’est le dernier Jonathan. C’est bien comme ça. Il y a un deuil. Et aussi une libération. Je suis libre, mais lui aussi. Il est tout content que je lui aie lâché les baskets."

"Comme un bon repas dont le dessert est loupé"

Il y a des fins plus controversées que celle de Jonathan. Et qui ne pouvaient, en réalité, que décevoir. Le final de How I Met Your Mother - qui expédie en quelques secondes la révélation de l’identité de la fameuse "Mother" - a tellement déçu les fans que plus personne n’évoque le souvenir de cette sitcom pourtant très populaire dans les années 2000. Les fins de Game of Thrones en mai 2019 ou du manga L’Attaque des titans en avril 2021 ont suscité des débats tout aussi animés. Critiqué en son temps, la conclusion de Lost a finalement été appréciée par les fans. Mais ce genre de phénomène reste rare.

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Certains choix ont profondément irrité les amateurs de ces œuvres, tant et si bien que certains les estiment gâchés à jamais. "Rater la fin, c’est comme un bon repas dont le dessert est complètement loupé", analyse Cosey. "C'est très embêtant. On reste sur un mauvais souvenir." L'auteur est responsable et se doit de trouver une bonne fin selon lui. "C’est une promesse avec le lecteur!" "Je me rappelle du message d'un fan de L'Attaque des titans qui était tellement dégoûté par la fin, qui la trouvait tellement incohérente, qu’il pensait revendre sa collection complète", se souvient de son côté Julien Bouvard, maître de conférences en études japonaises à l'Université de Lyon.

"Ça montre la concentration d’une certaine partie du public sur la fin des séries qu’ils adorent et leur niveau d’engagement démesuré sur cette partie-là qui serait censée donner un décryptage total de la série, de manière à la clôturer de façon cohérente et pertinente", analyse encore l'universitaire. "Chez certains lecteurs, c’est extrêmement important qu’il y ait une forme de cohérence et que ça aille dans le sens qu’ils attendaient au départ. Quand ils sont frustrés par une fin qui ne leur plaît pas, ça peut remettre en cause leur intérêt pour l’intégralité de la série."

Sans pour autant lui faire détester l'ensemble de la saga, Mourir peut attendre a un goût de trahison pour Laurent Perriot. L'ultime image de James Bond, ensanglanté sous une pluie de missiles, la peluche de sa fille à la ceinture, n’est pas à la hauteur du mythe. "Pour moi, c’est une image digne d’un Marvel." Et d'ajouter: "J’aime les deux premiers tiers. C’est vraiment du James Bond. Puis vient se greffer cette histoire d’amour et de paternité, qui a été trop présente. Le dernier tiers, ce n’est pas du Ian Fleming, c'est du Tennessee Williams!"

"Un phénomène essentiellement occidental"

Cette idée qu'une œuvre peut être ratée à cause d’une mauvaise scène finale serait culturelle. "Il semblerait que se concentrer sur l’idée d’une fin réussie soit un phénomène essentiellement occidental", nous confiait Julien Bouvard au moment de la sortie de l'ultime tome de L’Attaque des titans. Au Japon, la fin du manga de Hajime Isayama a ainsi soulevé moins de débats qu'en Europe. Idem pour Mourir peut attendre, plus apprécié dans le monde anglo-saxon qu'en France, où les débats sont enflammés depuis mi-octobre.

Malgré la déception engendrée par Mourir peut attendre, l’aura de la saga reste inchangée. Enchanté par les ajouts de Daniel Craig au mythe Bond (le réalisme des sentiments, la dureté des combats), Laurent Perriot a paradoxalement vu son amour pour la saga renforcé par son désamour envers le sixième interprète de l’agent britannique.

La fin de Mourir peut attendre, avec la mort de Bond, "acte héroïque ultime" pour sauver sa femme et sa fille, est une réponse aux blockbusters contemporains, qui semblent tous craindre la mort et les fins définitives. "Tous les vingt ans, [les Broccoli] sortent un film un peu exceptionnel qui sort des sentiers battus: Au Service Secret de sa Majesté (1969) avec George Lazenby, puis Permis de tuer (1989) avec Timothy Dalton. Mourir peut attendre s’inscrit là-dedans. C’est un film qui fera date malgré tout. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas."

Article original publié sur BFMTV.com

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