Un spécialiste iranien du nucléaire assassiné près de Téhéran

par Parisa Hafezi
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UN SPÉCIALISTE IRANIEN DU NUCLÉAIRE ASSASSINÉ PRÈS DE TÉHÉRAN

par Parisa Hafezi

DUBAI (Reuters) - Le scientifique iranien Mohsen Fakhrizadeh, que les puissances occidentales soupçonnent d'avoir dirigé des recherches destinées à doter la République islamique de l'arme atomique, a été assassiné vendredi dans les faubourgs de Téhéran.

Un conseiller militaire de l'ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution, a imputé le meurtre au gouvernement israélien, qu'il accuse de vouloir provoquer un conflit armé.

"Dans les derniers jours de la vie politique de leur (...) allié (ndlr, le président américain Donald Trump), les sionistes cherchent à faire monter la pression sur l'Iran et à provoquer une guerre ouverte", a tweeté le commandant Hossein Dehghan.

Le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, a pour sa part fait état sur Twitter d'"indications sérieuses d'un rôle israélien" dans l'assassinat du scientifique qui, ajoute-t-il, "démontre le bellicisme désespéré de ces auteurs".

Le chercheur, blessé par balles alors qu'il circulait en voiture, a succombé à l'hôpital, précise un communiqué de l'armée iranienne cité par les médias.

"L'équipe médicale n'a malheureusement pas réussi à le ranimer et ce dirigeant et scientifique a accédé il y a quelques minutes au statut de martyr après des années d'efforts et de lutte", poursuit l'état-major.

"FAKHRIZADEH, SOUVENEZ-VOUS DE CE NOM"

Mohsen Fakhrizadeh était l'unique scientifique iranien nommément désigné dans "l'évaluation finale" sur le programme nucléaire iranien que l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a remis en 2015.

"Les informations dont disposait l’Agence avant novembre 2011 indiquaient que l’Iran avait pris, grâce à un certain nombre de structures de gestion différentes et évolutives, des dispositions pour que soient entreprises des activités à l’appui d’une dimension militaire possible de son programme nucléaire", écrit l'agence onusienne dans ce rapport.

"Les informations indiquaient que les activités avaient commencé à la fin des années 1980 au sein de départements du Centre de recherche en physique (CRP) et avaient ensuite été concentrées, au début des années 2000, sous la direction de Mohsen Fakhrizadeh, dans des projets du plan AMAD."

Le gouvernement israélien considère que le plan AMAD, abandonné en 2003, avait effectivement pour but d'acquérir l'arme atomique et dit s'être procuré une grande partie des "archives" nucléaires iraniennes à ce sujet.

"Souvenez-vous de ce nom, Fakhrizadeh", avait déclaré le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu dans le discours prononcé en 2018 au cours duquel il a révélé l'existence de ces documents.

Malgré l'arrêt du plan AMAD, Mohsen Fakhrizadeh a continué à travailler à des "projets spéciaux" pour le compte du ministère iranien de la Défense, avait-il ajouté.

MUTISME

Au siège new-yorkais des Nations unies, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a lancé un appel à la retenue. "Nous avons pris note des informations relatives à l'assassinat d'un scientifique nucléaire iranien aujourd'hui près de Téhéran. Nous appelons à la retenue et à la nécessité d'éviter toute action qui pourrait conduire à une escalade des tensions dans la région", a rapporté son porte-parole.

Les capitales étrangères sont restées silencieuses après l'annonce de la mort du scientifique iranien.

Les autorités israéliennes, sollicitées, ont refusé de commenter cette information. Même mutisme aux Etats-Unis, où la Maison blanche, le Pentagone, le département d'Etat et la CIA, de même que l'équipe de transition mise en place par Joe Biden ont opposé une fin de non-recevoir.

La mort de Mohsen Fakhrizadeh pourrait compliquer la volonté affichée par le futur 46e président des Etats-Unis de réamorcer la politique de détente avec l'Iran initiée par Barack Obama mais remplacée par une politique de "pression maximale" par l'administration Trump.

Le président sortant a retiré les Etats-Unis de l'accord conclu en juillet 2015 sur le nucléaire iranien, négocié avec l'Iran et approuvé par l'administration Obama et cinq autres puissances (Russie, Chine, France, Grande-Bretagne et Allemagne).

Pour Robert Malley, qui fut conseiller sur l'Iran de Barack Obama et a travaillé de manière informelle avec l'équipe de campagne de Joe Biden, l'assassinat de Fakhrizadeh s'inscrit dans une série d'initiatives prises ces dernières semaines par Donald Trump et qui, ajoute-t-il, semblent obéir à un objectif: compliquer la tâche du futur occupant de la Maison blanche sur le dossier iranien.

"Un objectif consiste simplement à infliger le plus de dégâts possibles à l'économie de l'Iran et à son programme nucléaire; un autre pourrait être de compliquer la capacité du président Biden à relancer la diplomatie et l'accord nucléaire", a-t-il dit, sans vouloir pour autant spéculer sur l'identité de ceux qui sont derrière cet assassinat.

(avec la rédaction de Dubaï, François Murphy à Vienne, Dan Williams à Jérusalem et Matt Spetalnick à Washington; version française Jean-Philippe Lefief et Henri-Pierre André)