Soutien aux référendums, victimisation: la stratégie derrière le discours de Poutine

Le président russe Vladimir Poutine s'adresse aux médias après le sommet des dirigeants de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Samarkand, le 16 septembre 2022.  - Sergei BOBYLYOV / SPUTNIK / AFP
Le président russe Vladimir Poutine s'adresse aux médias après le sommet des dirigeants de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Samarkand, le 16 septembre 2022. - Sergei BOBYLYOV / SPUTNIK / AFP

Tandis que ses troupes sont en grande difficulté sur le front ukrainien, Vladimir Poutine lance une contre-offensive de grande ampleur. Mais sur le terrain médiatique, du moins pour l'heure. Car dans une allocution adressée au peuple russe et diffusée ce mercredi matin, le président russe a voulu remobiliser les siens, et bomber le torse face à la scène internationale.

Selon les spécialistes interrogés sur BFMTV, le discours de l'autocrate s'explique à la fois par des considérations géopolitiques mais aussi des raisons relevant de la politique intérieure. Et à terme, les engagements pris par Vladimir Poutine pourraient bien se retourner contre lui.

Un discours en quelques axes

Au fond, la déclaration de Vladimir Poutine, longue de 14 minutes, peut se ramener à quatre axes et quelques citations. Tout d'abord, le président russe a confirmé la tenue imminente de référendums visant à l'annexion des républiques séparatistes et des territoires conquis en Ukraine orientale.

Les gouvernements de Kherson, Zaporijia, Lougansk et Donetsk "ont pris la décision souveraine de se trouver vers nous pour organiser des référendum. (...) Nous allons appuyer leur démarche", a-t-il ainsi annoncé.

Il s'en est également pris à un Occident qu'il a dépeint comme anti-russe et même déterminé à la perte, totale, de son pays: "L’objectif de l’Occident est de détruire la Russie."

Il a opposé deux réponses à cette menace fantasmagorique. D'une part, il a encore intensifié l'effort de guerre de son pays, proclamant que dès ce mercredi, il éteindrait l'enrolement militaire au sein de la population russe. "Pour défendre notre pays, il est nécessaire de mettre en place une mobilisation partielle", a-t-il dit, ouvrant ainsi à l'appel de 300.000 réservistes. D'autre part, plus glaçant encore, il a prévenu: "Si l’intégrité de la Russie est menacée, nous utiliserons les armes nécessaires."

Maquiller une catastrophe annoncée en victoire

Pour Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe, cette rhétorique prépare les esprits à une guerre décidément appelée à durer, sept mois après le déclenchement de l'invasion de l'Ukraine par la Russie et à l'approche de l'automne: "On a l’impression que le front va se stabiliser, s’enkyster, avec ce que les Ukrainiens appellent la ’saison des mauvaises routes’."

Mais c'est la perspective de nouvelles annexions via l'organisation de référendums portant sur un rattachement des républiques séparatistes de Lougansk et de Donetsk mais aussi des régions de Kherson (dans le sud de l'Ukraine) et de Zaporijia (dans l'est) à la Fédération de Russie qui a d'abord retenu l'attention des observateurs. Et sous les accents volontaristes et résolus de Vladimir Poutine, Emmanuel Dupuy a plutôt invité à dresser un constat de faiblesse:

"Il évoque le fait de défendre des territoires qui veulent se rattacher à la Russie mais ces territoires sont de moins en moins russes car les Ukrainiens reprennent du terrain. Donc il y a cette fuite en avant qui est aussi un aveu d’échec qu’on essaye de maquiller".

Jean-Maurice Ripert, diplomate qui fut ambassadeur de France à Moscou entre 2013 et 2017, en a dit plus long sur ce que ce maquillage vise à dissimuler: "La seule victoire dont il pourra se prévaloir, c’est d’avoir annexé quatre territoires donc on est bien dans une forme d’impérialisme, et de nouvelles formes de colonisation."

Rassurer les élites locales

Pour autant, les résultats de ces consultations ne font pas un pli. Sylvie Bermann, consultante de BFMTV en matière de diplomatie et qui a succédé à Jean-Maurice Ripert en Russie, a ainsi noté: "Les gens n’ont même pas besoin de voter, le résultat est acquis d’avance."

Si la participation effective des populations locales à ces référendums interroge davantage que le pourcentage du "Oui" à l'annexion, il se peut fort bien que l'annonce de Vladimir Poutine concerne moins le citoyen lambda que les élites pro-russes de ces territoires.

"C’est aussi un message contre ceux qui dans les républiques autoproclamées se sentent un peu abandonnés et disent que la Russie n’a pas tout fait pour eux", a estimé le président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Poutine s'enfonce dans le piège nucléaire

Mais les experts jugent que, même en adoptant le point de vue du Kremlin, ces gains de territoires ont tout de la fausse bonne idée. Et risquent de plonger son maître dans l'embarras quand le cours de la guerre entrera en résonance avec sa promesse, urbi et orbi, d'employer "tous les moyens nécessaires" pour "protéger" la Russie et son "intégrité".

"La reprise de territoires par les Ukrainiens va sans doute se poursuivre et il s'agira désormais de territoires alors considérés comme annexés et russes. Et donc considérés comme des intérêts vitaux de la Russie. Là, il fait un chantage nucléaire. Que fera Vladimir Poutine à ce moment-là? Probablement, il n’utilisera pas l’arme nucléaire mais ce sera perçu comme un échec pour lui", a mis en évidence Sylvie Bermann.

"L’utilisation de l’arme nucléaire est quand même très peu probable, sachant les conséquences mondiales pour lui et son régime", plussoie encore Ulrich Bounat, analyste géopolitique, spécialiste de l’Europe centrale et de l’est.

La victimisation, condition de la mobilisation

Mais cette posture de Vladimir Poutine, son insistance à faire de la Russie - pourtant l'envahisseur de son voisin - la victime de l'Occident, n'a bien sûr rien de gratuit. Elle vise à ressouder les rangs, à fédérer une opinion dont l'enthousiasme initial a été douché par un conflit mal engagé. C'est à ce prix que le dictateur peut justifier l'envoi sur le front de 300.000 réservistes pour Emmanuel Dupuy:

"Il réécrit l’Histoire, une histoire récente, car il dit qu’il n’est pas l’agresseur mais que la Russie se sent agressée et donc se défend, donnant donc l’impression qu’il faut mobiliser la population".

Ménager des sensibilités contradictoires

Cet appel du contingent sous les drapeaux marque à l'évidence une bascule de la guerre, une aggravation de la situation et un accroissement de la pression militaire sur la population. Cependant, les Russes échappent encore à une mobilisation générale. La solution intermédiaire choisie ressemble à une volonté de ménager des sensibilités politiques différentes, ainsi qu'un public qui ne serait pas prêt à admettre une telle extrémité.

"'Dans l’intelligentsia moscovite, il y a l’opposition de ceux qui veulent moins de guerre et plus de guerre. Le patron du Parti communiste dit par exemple qu’il faut accélérer, appelant, lui, à une mobilisation plus forte", a repris Emmanuel Dupuy.

Sylvie Bermann a elle aussi tenu à souligner le sous-texte domestique de cette mobilisation partielle. "C’est la réponse à ceux qui veulent la guerre totale, à Kadyrov (le dictateur tchétchène qui se singularise de plus en plus de son suzerain russe, NDLR), à ceux qui interviennent à la télévision en disant qu’il faut se battre, mettre tous les moyens pour gagner en Ukraine. C’est aussi la raison pour laquelle il est contraint de faire ça".

Menace nucléaire creuse, prudence face à l'opinion, effort pour se maintenir sur une ligne de crête politique fragile afin de se concilier "ultras" et modérés... Vladimir Poutine n'a jamais semblé si éloigné, après cette allocution, de son ancienne position de force.

Article original publié sur BFMTV.com