Soupçons de financement libyen: Takieddine dit avoir été "manipulé" par les juges pour incriminer Sarkozy

Sarah-Lou Cohen avec Ambre Lepoivre
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Ziad Takkiedine a fait état auprès du juge d'un financement occulte de la campagne d'Edouard Balladur. - -
Ziad Takkiedine a fait état auprès du juge d'un financement occulte de la campagne d'Edouard Balladur. - -

"Les juges français ont fait de moi un personnage du type 'Al Capone' (...) Je tiens à rétablir la vérité." En fuite au Liban pour échapper à sa condamnation à de la prison ferme en France dans le dossier Karachi, Ziad Takieddine s’est confié à son avocat, le 14 décembre dernier, en présence d'un officier ministériel libanais.
BFMTV et Paris Match ont pris connaissance ce mercredi de ses déclarations, validées par un notaire et portant le cachet du ministère des Affaires étrangères libanais, dans lesquelles l’homme d’affaires indique avoir passé un arrangement avec les juges d'instruction français chargés du dossier impliquant Nicolas Sarkozy dans des soupçons de financement de sa campagne présidentielle en 2007.

Un arrangement contre Sarkozy?

Il affirme que les juges Serge Tournaire et Renaud Van Ruymbeke lui avaient garanti qu’il ne serait pas condamné à plus de deux ans de prison dans l’affaire Karachi - une histoire de commissions occultes liées à des contrats d'armement dont une partie a contribué à financer la campagne présidentielle malheureuse d'Edouard Balladur en 1995 - s’il leur fournissait "des déclarations erronées et à charge contre Nicolas Sarkozy".
Or, Ziad Takieddine ayant finalement été condamné à 5 ans de prison en juin dernier dans l’affaire Karachi, il a décidé de révéler cet accord avec les magistrats "qui n’a pas été respecté". Selon ses nouvelles déclarations, Ziad Takieddine a été présenté au juge Tournaire en 2013 par Renaud Van Ruymbeke.

Lors de cette rencontre, "Serge Tournaire m’a fait comprendre que si je pouvais accuser M.Sarkozy et sa garde rapprochée, je m’en sortirais la tête haute dans le dossier Karachi et que mes biens me seraient restitués. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de participer à l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV et que je n’ai pas hésité à accuser Nicolas Sarkozy et Claude Guéant", livre-t-il.

"Je conteste tout ce que j’ai pu dire"

Trois ans plus tard, il réitère ses accusations dans les colonnes de Mediapart. Il affirme avoir transporté, au cours de trois voyages entre novembre 2006 et début 2007, 5 millions d'euros. Ces valises ont été pour les deux premières déposées directement dans le bureau de Claude Guéant, alors directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l'intérieur. Pour le troisième voyage, il indique avoir effectué la remise, toujours place Beauvau, mais directement dans un appartement où se trouvait Nicolas Sarkozy.

Au mois de novembre dernier, l’ex-dignitaire libyen fait volte-face et retire ses accusations dans un entretien à Paris Match et BFMTV et met en cause le juge Tournaire.

"Je le dis haut et fort, ce juge Tournaire a bien voulu tourner ça à sa manière et me faire dire des propos qui sont totalement contraires aux propos que j'ai dits (...): il n'y a pas eu de financement de campagne présidentielle de Sarkozy". Il persiste et signe dans ses dernières déclarations du 14 décembre:

"Je n’ai jamais remis d’argent à M.Sarkozy" qu’il dit avoir vu pour la dernière fois en 2003, "de mémoire".

Ziad Takieddine admet en revanche avoir acheminé trois valises contenant au total 5 millions d’euros à destination de Claude Guéant. Des sommes correspondant "à un contrat passé entre le gouvernement libyen et le gouvernement français (...) A cette époque, personne ne parlait encore de la campagne présidentielle".

Et d’insister: "Aujourd’hui je conteste tout ce que j’ai pu dire car j’ai été manipulé par des juges qui ne veulent pas connaître la vérité mais qui veulent détruire un ancien président pour des raisons que je ne connais pas, des juges qui ont détruit ma vie et ma réputation."

Volte-faces à répétitions

S’il soutient désormais fermement cette nouvelle version, Ziad Takieddine n’en est pas à son premier revirement dans cette affaire. Le sulfureux Libanais a multiplié les accusations dans des déclarations parfois floues et souvent contradictoires, défendant d’abord Sarkozy dans un livre publié en mars 2012, avant de l’incriminer puis de l’innocenter à nouveau en novembre dernier. Des revirements qui n'affaiblissent cependant pas les charges qui pèsent contre l’ancien chef d’Etat, soutiennent les juges, affirmant que l'enquête ne tient pas seulement aux déclarations de Ziad Takieddine.

"Les mises en examen intervenues dans ce dossier s'appuient, conformément aux dispositions du code de procédure pénale, sur des indices graves ou concordants qui ne se limitent pas aux déclarations d'une seule personne", a réagi au mois de novembre le procureur Jean-François Bohnert.

A ce jour, Ziad Takieddine reste mis en examen dans l'affaire des financements libyens et fait par ailleurs l'objet d'un mandat d'arrêt français pour s'être enfui au Liban après avoir été condamné dans l'affaire Karachi. Nicolas Sarkozy - qui a comparu devant le tribunal correctionnel de Paris en décembre dans l'affaire dites des "écoutes" - est également mis en examen dans ce dossier des chefs de "corruption", "recel de détournements de fonds publics [libyens]", "financement illicite de campagne électorale" et "association de malfaiteurs".

Article original publié sur BFMTV.com