Soudan: le parti de Béchir dénonce sa dissolution par un "gouvernement illégal"

Paul MAROUDIS, Jay DESHMUKH
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Photo d'archives d'un manifestant brandissant le drapeau du Soudan, lors d'un rassemblement à Khartoum le 1er août

Khartoum (AFP) - Les autorités de transition soudanaises ont dissous le parti du président déchu Omar le-Béchir, au pouvoir pendant 30 ans, suscitant vendredi les condamnations de la formation qui a dénoncé un gouvernement "illégal".

Jeudi, le Conseil souverain et le gouvernement ont adopté une loi selon laquelle "le Parti du Congrès national (NCP) est dissous" et tous ses biens confisqués, conformément aux revendications du mouvement de contestation qui a obtenu en avril la destitution d'Omar el-Béchir, puis a réclamé l'instauration d'un pouvoir civil.

La loi interdit aux "symboles du régime ou du parti" de l'ancien président de participer à la vie politique du pays pendant dix ans.

Un comité devra être formé pour confisquer les biens du NCP, selon le texte intitulé "démantèlement du régime du 30 juin 1989", date à laquelle Béchir a pris le pouvoir par un coup d'Etat soutenu par les islamistes.

Le NCP a accusé vendredi les autorités de transition de vouloir confisquer ses biens pour résoudre la crise économique, qui avait déclenché le mouvement de contestation en décembre 2018 et que le nouveau gouvernement, intronisé en septembre, n'a pas su résoudre, a-t-il affirmé.

"L'idée de compter sur les biens du parti, si tant est qu'il y en ait, n'est rien d'autre qu'un scandale moral, une faillite intellectuelle et un échec total du gouvernement illégal", a écrit le NCP sur sa page Facebook.

Le parti n'est "gêné par aucune loi ou décision prise contre lui puisque le NCP est un parti fort et ses idées l'emporteront", a-t-il affirmé.

- Pas une "vengeance" -

M. Béchir a dirigé le Soudan pendant 30 ans, à la tête d'un régime autoritaire régulièrement accusé de violations des droits humains.

Destitué par l'armée le 11 avril après des mois d'une contestation populaire inédite, il est actuellement emprisonné à Khartoum et le verdict de son procès pour corruption est attendu le 14 décembre.

Plusieurs membres de son gouvernement et des hauts responsables du NCP sont également détenus.

Le Premier ministre Abdallah Hamdok a assuré sur Twitter que la loi ne constituait "pas une vengeance" contre le régime du président déchu.

"Il s'agit d'instaurer la justice et le respect pour la dignité du peuple qui a été oppressé" mais aussi de "recouvrer les richesses pillées", a-t-il assuré.

L'Association des professionnels soudanais (SPA), acteur majeur du soulèvement populaire, a salué la dissolution du NCP.

Il s'agit "d'un grand pas en avant vers les objectifs de la révolution et sur le chemin de la construction d'un Etat civil démocratique", a-t-elle estimé dans un communiqué.

Mais l'islamiste radical Mohamed al-Jazuli a jugé auprès de l'AFP que cette loi était "injuste, arbitraire et autoritaire".

Dans son prêche lors de la prière musulmane du vendredi à Khartoum, il a estimé que la décision avait notamment "pour objectif d'exclure l'islam de tous les aspects de l'Etat (...) ce qui pourrait entraîner le pays dans une guerre civile".

- Transition vers un régime civil -

Jeudi, le Conseil souverain a également approuvé l'abrogation d'une loi controversée sur l'ordre public qui avait fortement restreint les droits des femmes sous M. Béchir.

Des milliers de Soudanaises ont été flagellées, condamnées à des amendes et même emprisonnées pour avoir assisté à des fêtes privées ou porté un pantalon, en vertu d'une application rigoriste de la loi islamique, selon des défenseurs des droits humains.

"Je rends hommage aux femmes et aux jeunes de mon pays qui ont subi des atrocités résultant de l'application de cette loi (...), connue pour avoir été utilisée comme un outil d'exploitation, d'humiliation et de violation des droits", a écrit vendredi le Premier ministre sur Twitter.

L'abrogation du texte est "un grand pas en avant pour les droits des femmes au Soudan", a salué Amnesty International.

Le gouvernement avait promis qu'il défendrait les droits des femmes, à l'avant-garde des manifestations contre M. Béchir qui ont ensuite ciblé les militaires lui ayant succédé.

A la suite d'un accord conclu en août entre l'armée et les meneurs de la contestation, le Conseil souverain, formé de civils et de militaires, est chargé d'assurer la transition vers un régime civil, l'une des principales revendications des manifestants.

Le gouvernement civil dirigé par M. Hamdok, un économiste, est chargé de la gestion quotidienne du pays et de s'atteler à résorber une crise économique aigüe.