Soudain, la porte est ouverte

Le roman dystopique Le Meilleur des mondes (1932), d’Aldous Huxley, pose au lecteur contemporain des problèmes inattendus. La civilisation qu’entrevoit Huxley est-elle si effrayante que cela, après tout ? N’est-elle pas, par certains aspects, agréable et séduisante ?

Huxley met en scène Mustapha Menier, qui parle au nom de la civilisation : “La civilisation n’a pas le moindre besoin de noblesse ou d’héroïsme. Ce sont des symptômes d’une politique inefficace. Dans une société convenablement organisée comme la nôtre, personne n’a l’occasion d’être noble ou héroïque. Il faudrait que les circonstances soient particulièrement instables pour que l’occasion se présente. Là où il y a des guerres, là où les sentiments de loyauté sont divisés, là où il faut résister à des tentations, là où il faut se battre pour conquérir ou défendre des objets d’amour, c’est là que la noblesse et l’héroïsme ont nécessairement un sens. Mais de nos jours il n’y a plus de guerre. On prend le plus grand soin à éviter que vous vous attachiez trop à qui que ce soit. Les sentiments de loyauté ne sont plus divisés ; vous êtes conditionnés de telle sorte que vous faites forcément ce que vous avez à faire. Et ce que vous avez à faire est dans l’ensemble si agréable, on vous laisse donner libre cours à tant de vos impulsions naturelles, qu’il n’y a pas vraiment de tentations auxquelles vous devez résister.”

Le démocrate-chrétien moyen formulerait bien sûr différemment l’intérêt du conditionnement. Il parlerait de stimuler le citoyen de façon adéquate. Et aucun politique n’oserait affirmer qu’il ne faut pas trop s’attacher. Presque personne n’oserait, du reste. Plus on s’aime, mieux cela vaut. De nos jours, même le fait de s’occuper d’un canari gravement malade ou d’une personne âgée passe pour un acte héroïque, mais, autrement, les idéaux de la civilisation décrits dans Le Meilleur des mondes ne sont pas fondamentalement différents des nôtres. Tout compte fait, les idéaux de Mustapha Menier – si tant est que le monde qu’il décrit puisse être jugé idéal – sont plus ou moins identiques à ceux des démocrates-chrétiens, des sociaux-démocrates, des libéraux, des démocrates et, naturellement, des artistes d’aujourd’hui, car il est rare l’artiste qui n’est pas, d’une manière ou d’une autre, nappé d’une petite sauce démocrate-chrétienne ou qui n’en nappe pas son travail. Le voile pudique de l’engagement doit recouvrir une œuvre d’art, médiocre ou pas, pour qu’elle ait une chance d’être jugée pertinente ; une sculpture sur bois contre l’excision, une installation vidéo parrainée par Kraft, dans laquelle l’artiste montre à quel point il est scandaleux que les banquiers continuent d’empocher des millions, un volumineux roman montrant les effets dévastateurs de l’absence d’un bon système de santé aux Etats-Unis – je n’ai rien contre l’empathie, je n’oserais pas, pas même dans la littérature ou les arts plastiques, mais, dans le monde de l’art, on a du mal à dire où s’arrête l’engagement et où commence le marketing. Et je crains que ce ne soit guère mieux dans le monde politique. Avons-nous vraiment besoin de l’art pour nous rappeler que ce qui est affreux est affreux ?

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