Sortez les secrets de la guerre civile des caves de l'ONU !

DE SAN SALVADOR
Il y a dix ans, le 15 mars 1993, était publié le rapport De la folie à l’espoir : la guerre de douze ans au Salvador, réalisé par la Commission de la vérité [créée pour enquêter sur les exactions de la guerre civile qui opposa l’armée à la guérilla communiste du Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN), de 1980 à 1992, faisant plus de 80 000 victimes]. Il ne s’agissait que d’une publication partielle car certains témoignages avaient été soigneusement archivés et maintenus confidentiels afin d’éviter des représailles contre les “dénonciateurs”.
De septembre 1992 à mars 1993, la Commission a rassemblé des informations permettant de faire la lumière sur “les atrocités systématiques” commises par l’armée et la guérilla pendant la guerre civile. Un paragraphe sur les escadrons de la mort [des groupes paramilitaires exécutant pour l’armée les massacres les plus terribles] est également inclus dans le rapport.
Les enquêtes ont porté sur un peu plus de 30 crimes graves qui ont profondément choqué la société salvadorienne et la communauté internationale. Les responsables de ces actes ont pu être désignés dans la plupart des cas, mais la justice n’a toujours pas été rendue et les victimes n’ont pas réussi à oublier ni à pardonner à leurs bourreaux les souffrances qu’elles ont subies. L’assassinat d’opposants tels que l’archevêque Oscar Romero [en 1980, après l’appel de l’homme d’Eglise aux militaires de ne plus suivre d’ordre immoral], les massacres comme ceux du río Sumpul et d’El Mozote [où plus de 900 femmes et enfants furent massacrés par l’armée], les attentats à la dynamite, les enlèvements et les “disparitions” constituent le bilan réel de la guerre civile, qui a fait 75 000 morts et 8 000 “disparus” dont personne ne connaît encore le sort. Aujourd’hui, ainsi que l’avaient formulé les accords de paix de Chapultepec signés le 16 janvier 1992 à Mexico par le gouvernement et la guérilla, la confidentialité sur ces témoignages doit être levée. Après dix années de silence des armes et une importante réforme institutionnelle, avec une guérilla démobilisée et une armée épurée, la réserve qui entoure ces faits passés n’a plus de raison d’être. Pourtant, la possibilité de dévoiler toute la vérité sur la violence politique au Salvador n’est pas sans soulever de nombreuses questions.
Le rapport de la Commission de la vérité va-t-il vraiment être déclassifié dans son intégralité ?
BENJAMêN CUÉLLAR* Bon nombre des accords entre les deux camps (le gouvernement et la guérilla) et l’ONU sur l’utilisation des résultats de l’enquête de la Commission n’ont jamais été rendus publics. Ce que nous savons, c’est qu’il était question de créer une fondation chargée de gérer les renseignements et les témoignages réunis par la Commission. Celle-ci devait être dirigée par Thomas Buergenthal, expert américain des droits de l’homme (membre de la Commission de la vérité, comme l’ex-président colombien Belisario Betancur et l’ancien chancelier vénézuélien Reinaldo Figueredo). Buergenthal a eu des problèmes de santé, puis il a été nommé juge à la Cour internationale de justice. Cette idée de fondation a été abandonnée. Il y a eu aussi un manque de volonté politique pour réaliser ce projet, surtout de la part du gouvernement du Salvador. Ces documents où apparaissent des noms, où les bourreaux sont désignés par leurs victimes ou par leurs familles, ont été conservés dans les sous-sols de l’ONU à New York. Ce sont eux que nous voulons rendre publics.
Mais il aura fallu attendre dix ans…
Un accord a été conclu en ce sens parce qu’il a été jugé que le Salvador n’était pas, en 1993, prêt à connaître toute la vérité. Mais, après ce laps de temps, tout le monde devait pouvoir avoir accès aux documents. Nous voulons les voir, mais nous voulons surtout savoir quelque chose de plus élémentaire : s’ils sont toujours là, s’ils ont été abîmés. Ils représentent une bonne partie de la mémoire historique du Salvador.
Comment peut-on ne pas avoir la certitude que ces archives existent ?
Pour comprendre cela, il faut rappeler que la Commission de la vérité a été considérée comme une sorte de mal nécessaire. C’est ainsi que la voyaient le gouvernement et aussi une bonne partie du FMLN. Elle était donc condamnée à mourir avant même d’avoir vu le jour, et elle a d’ailleurs disparu à peine sa mission accomplie. Cela a permis à l’ex-président salvadorien Alfredo Cristiani, cinq jours après la présentation du rapport à New York - il n’a même pas été présenté à San Salvador -, de demander au Parlement salvadorien de décréter une amnistie générale. Ce qui fut fait.

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