«Les sorcières d'Akelarre» de Pablo Agüero: les femmes qui dansent sont dangereuses

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Sur les écrans français à partir de ce mercredi, Les sorcières d'Akelarre, le dernier long métrage de l'Argentin Pablo Agüero, découvert au festival de cinéma de Douarnenez où il a été présenté en avant-première. Pablo Aguero, dont le film est coproduit par Tita Productions, un enfant du pays, a été adoubé compagnon de route de La Grande tribu, l'une des sections du festival.

Cela faisait près de dix ans qu'il peaufinait ce projet de film, expliquait Pablo Agüero aux spectateurs de la salle comble du cinéma Le Club de Douarnenez. Dix ans pour écrire et réécrire le scénario, travailler avec des historiens et trouver des financements. Le retour en grâce des sorcières, à la faveur des mouvements féministes, a sans doute donné un coup de pouce au bouclage du projet : on pense notamment à l'essai de Mona Chollet ou à toute une passionnante série documentaire sur France Culture (LSD). Mais c'est la lecture de La sorcière, l'essai de l'historien du XIXe siècle Jules Michelet, raconte Pablo Agüero, qui lui a ouvert les portes de cet univers. Et le film est inspiré de faits réels : là nous sommes au pays basque espagnol au XVIIe - en réalité, l'histoire s'est passée côté français de la frontière - et des envoyés de la Couronne sont missionnés sur la côte pour identifier et réprimer des sectes sataniques. Leurs victimes sont des femmes, qualifiées de sorcières, qui périssent brûlées vives sur des bûchers.

Les flammes de l'enfer

Ce sont les premières images du film, flammes de l'enfer ou flammes de l'enfer fait aux femmes dans la société puritaine et sectaire du XVIIe siècle. Le malin choisit des jeunes filles pour pervertir les hommes, déclare le juge enquêteur, interprété par le comédien espagnol Alex Brendemühl, un personnage trouble, inquiétant et retors. Face à lui et à son greffier, interprété par le comédien argentin Daniel Fenego, six jeunes filles qualifiées de sorcières interprétées par des comédiennes basques dont la jeune Amaïa Aberasturi dans le rôle d'Ana. Elles sont tisserandes, amoureuses de marins partis pêcher à Terre-Neuve et dont elles attendent avec impatience le retour à la pleine lune, sortent la nuit dans les bois et dansent. Or « il n'y a rien de plus dangereux qu'une femme qui danse », édicte le juge, rappelant la fameuse histoire de Frau Troffea à Strasbourg en l'an 1518, qui envoûta avec sa folle danse des centaines de personnes. « Si on ne les arrête pas à temps, ces sorcières perverses vont bouleverser l'ordre de l'univers ». Les hommes du film représentent le pouvoir spirituel et civil, l'ordre de l'univers en somme ; les femmes, les victimes.

De fortes femmes de marins

« Je ne comprends pas pourquoi dans le pays des Basques il y a plus de sorcellerie que partout ailleurs dans le monde », interroge le juge. La langue basque est omniprésente, les chants traditionnels aussi et ils nourrissent la résistance des jeunes suppliciées. C'est un chant d'amour à leurs fiancés et pères qui leur donne leur force et cimente leur sororité. « Le basque est une langue rustique pour parler avec les bêtes », se moquent les représentants de la couronne. Le film est aussi une dénonciation de l'uniformisation du monde, explique Pablo Agüero aux spectateurs : en Occident, combien de langues locales, de dialectes, de coutumes, de cultures, ont disparu sous les coups de boutoir de la culture dominante, issue de la chrétienté ? S'il y a plus de sorcellerie chez les Basques, explique le prêtre, « c'est que les gens ici sont inconstants, comme la mer... et que les femmes passent la moitié de l'année seules, soumises à toutes sortes d'influences ». Mais dans ces pays de marins, les femmes sont fortes. On le sait, ce sont elles qui tiennent les rênes de la maison comme la vieille et digne Doña de Lara.

Une Shéhérazade basque

Troublé par la jeune Ana, le juge n'aura de cesse de savoir ce qu'est un sabbat de sorcières. Les jeunes filles le joueront pour lui qui les a enfermées dans leur statut de sorcières. Une scène hallucinante et virtuose : Akelarre a été récompensé de nombreux prix, notamment aux Goya du cinéma espagnol pour sa direction artistique, ses effets spéciaux et ses costumes. On se souvient des longs plans fixes d'un précédent film de Pablo Agüero, Mères des Dieux ; là, les mouvements de caméra sont rapides, le spectateur est avec les jeunes filles sous la capuche qui cache leurs yeux de sorcières, les images sont fortes et soignées. Les sombres scènes d'interrogatoire et de cachot, menées par les hommes, alternent avec les souvenirs de la vie d'avant des jeunes filles, lumineuses, gaies, qui nourrissent le noir fantasme de sabbat du juge : comme dans le conte des Mille et Une Nuits, telle une Shéhérazade basque, Ana invente pour le juge le récit d'un sabbat. Gagner du temps jusqu'à la pleine lune... et le retour des marins.

► Le festival de cinéma de Douarnenez, c'est jusqu'au 28 août

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