Six mois après l’explosion de Beyrouth, le "Liban a sombré dans une grande pauvreté"

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Crises financière, politique, sociale, économique et désormais sanitaire. Six mois après l’explosion survenue dans le port de Beyrouth qui a fait plus de 200 morts, le pays est à genou. Les ONG lancent un cri d’alarme.

"Nous sommes dans un cauchemar dont on aimerait bien se réveiller", se désole Patricia Khoder, porte-parole de l'ONG Care International Liban et habitante de Beyrouth, contactée par France 24. La situation est de pire en pire, on ne voit plus la fin du tunnel."

Six mois après les deux explosions dévastatrices du 4 août au port de Beyrouth qui ont fait 207 morts, plus de 6 500 blessés et contraint 300 000 personnes à devoir quitter leurs foyers, la situation n’a fait qu’empirer, d’après l'ONG Care, présente sur place. La double déflagration a dévasté des quartiers entiers de Beyrouth, balayant sans partage habitations, hôpitaux, écoles et obligeant de nombreuses entreprises à fermer en pleine crise économique.

Crise politique, économique et sanitaire

Le 9 août 2020, cinq jours après l'explosion, la communauté internationale s'était engagée à fournir une aide d'urgence de 298 millions de dollars (253 millions d'euros) lors d'une visio-conférence à l'initiative de la France. Et le 2 décembre, lors d'une autre conférence, l'ONU, l'Union européenne et la Banque mondiale avaient annoncé une aide sur 18 mois, avec plus de 400 millions de dollars (333 millions d'euros) la première année. Aujourd'hui, de leur côté, les principaux donateurs disent avoir déboursé l'ensemble de l'aide internationale promise à la population sinistrée. Mais des ONG locales affirment n'avoir quasiment rien reçu, ou avoir perdu une partie de la valeur des fonds à cause d'un taux de change bancaire très désavantageux.

Dans le sillage de la crise financière, le pays du Cèdre a en effet fait face à une inflation record qui a plombé le pouvoir d’achat des Libanais. En un an, les prix ont flambé. Les produits de première nécessité ont été multiplié par quatre ou plus. Ainsi, "le kilo de lentilles que l’on mange dans les foyers modestes est passé de 1 500 à 9 000 livres. Les clémentines de 3 000 à 12 000 livres. Le pain a lui augmenté de 30 %. C’est intenable pour les familles les plus pauvres."

La moitié des Libanais ont basculé sous le seuil de pauvreté

La crise économique a entraîné un Libanais sur deux sous le seuil de pauvreté contre 28 % en 2018, selon l’ONU. Pour les réfugiés syriens qui ont fui la guerre au Liban, ce chiffre s’élève à 91 %. "L’image que l’on peut avoir du Liban il y a encore un an, n’a plus rien avoir avec celle d’aujourd’hui, poursuit l’humanitaire. Le Liban a sombré dans une grande pauvreté. Il n’y a d’abord plus de classe moyenne. Elle a disparu."

Tout comme l’espoir de retrouver une vie meilleure. "Les Libanais sont un peuple résiliant mais avec toutes ces crises, ils n’y croient plus." Outre la crise politique et économique, la crise sanitaire est venue s’inviter au sombre tableau. D’après l’université John Hopkins, le Liban, au bord de la catastrophe sanitaire, est devenu le troisième pays du monde en matière de contamination pour un million de personnes. Plus de 50 00 nouveaux cas en moyenne sont enregistrés par jour pour une population qui ne dépasse pas les 6 millions d’habitants. Sous la pression de la pandémie, le système hospitalier libanais craque. En soins intensifs, le taux d’occupation frôle la saturation avec 90,47 % dans quasiment tout le pays et 100 % à Beyrouth, selon une déclaration de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au Liban.

Un communiqué de Care indique, en outre, que "des malades du coronavirus sont soignés dans les couloirs ou les parkings des urgences. De nombreux hôpitaux beyrouthins sont obligés de transformer des conteneurs installés dans leurs parkings en chambres de soins."

Un confinement des plus strictes

Pour endiguer l’épidémie, les autorités ont mis en place un confinement. "L’un des plus stricte au monde, commente Patricia Kholer. On ne peut pas sortir sans demander l’autorisation à l’État, via une application." Conséquences, de nombreuses personnes ne peuvent plus sortir travailler et ne peuvent donc pas gagner de quoi se nourrir. "Il n’y a pas, comme en France, un système de chômage partiel qui peut venir en aide à ceux qui ne peuvent plus travailler."

Dans ce contexte de confinement, les supermarchés sont fermés. Seules les boulangeries et les pharmacies sont ouvertes. Pour se nourrir, il faut se faire livrer les courses. "Mais comment voulez-vous que ceux qui ont à peine les moyens de s’acheter du pain se paye des livraisons à domicile ? "

Heureusement, quelques rares ONG, à l’instar de Care international Liban, sont autorisées à sortir pour maintenir les livraisons de colis alimentaires et kits d’hygiène. "Sans ces distributions, beaucoup de gens, qui vivaient encore de leur emploi il y a quelques mois, ne pourraient plus vivre. On voit beaucoup de parents qui ne prennent plus qu’un seul repas par jour pour nourrir leurs enfants. Des mamans donnent également de la poudre de riz à leur bébé de quelques mois car elles ne peuvent plus acheter de lait maternel. Manger de la viande est devenu un luxe."