La situation des artistes afghanes: «c’est une grande souffrance»

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Aujourd’hui, elle n’a guère d’espoir pour les artistes femmes restées en Afghanistan, mais elle reste combative : « nous nous battons encore pour faire évacuer des artistes. » Il y a deux ans, Guilda Chahverdi a fait une exposition sur la jeune génération d’artistes afghans : « L’Afghanistan au risque de l’art ». Depuis quelques mois, cette Franco-Iranienne est active à la tête d’un réseau de solidarité du milieu culturel qui se mobilise pour aider des artistes afghans exilés.

RFI : À quel moment et dans quelles circonstances avez-vous créé ce réseau ?

Guilda Chahverdi : Nous l’avons créé fin juin. Jusque-là, les artistes sentaient la situation s’aggraver, mais n’avaient pas encore exprimé le besoin de partir. Puis, il y avait un moment où l’inquiétude était à son comble et on ne pouvait plus rester en silence. Donc, nous avons décidé d’agir, avec le soutien du Mucem. Nous avons écrit à Monsieur l’Ambassadeur pour lui demander son aide pour évacuer ces artistes qui étaient en danger. Il s’agit d’artistes qui avaient participé à l’exposition Kharmohra, l’Afghanistan au risque de l’art, mais aussi une partie des artistes d’une compagnie de théâtre afghane dont le travail a été mis en lumière dans l’exposition.

La prise de Kaboul par les talibans, a-t-elle changé votre initiative ?

Quand il y avait la fuite de Kaboul, nous avons également soumis d’autres noms d’artistes qui étaient en danger. À Marseille, avec le soutien du Mucem, nous avons sollicité le soutien de différentes institutions culturelles et de structures d’associations, d’acteurs culturels de Marseille, mais aussi d’Arles, de Grasse, de Nice…tous sont très sensible à la situation, au danger. Il y a l’importance de soutenir les artistes, leur parole et leur engagement. Le rôle qu’ils ont dans une société est primordial. Aujourd’hui, ces artistes, pour les risques qu’ils ont pris, et pour ce qu’ils portent en eux du pays, sont extrêmement en danger et il est important de les sauver.

Combien d’artistes sont aujourd’hui accueillis par votre réseau de solidarité ?

Les chiffres, c’est tellement délicat. Il y a beaucoup d’artistes qui sont encore en danger et trop peu qu’on a réussi à faire évacuer, malgré l’aide de l’ambassade de France. Force est de constater que beaucoup d’opérations ont, hélas, échoué et nous nous battons encore aujourd’hui pour faire évacuer les artistes que nous soutenons.

En novembre 2019, au Mucem, à Marseille, vous étiez la commissaire de l’exposition Kharmohra, l’Afghanistan au risque de l’art qui présentait une nouvelle génération d’artistes. Il y a deux ans, parmi les artistes afghans et peut-être en particulier parmi les artistes afghanes avec lesquelles vous étiez en contact, y avait-il déjà la crainte d’un retour des talibans ?

Bien sûr... car les talibans ont repris du pouvoir et gagné du terrain depuis 2006. C’est un mystère et une énigme pour personne. Le titre même de l’exposition, Kharmohra, signifie une pierre qui porte bonheur dans la croyance populaire. Cette pierre, il faut l’acheter, il faut aller auprès d’un mollah qu’il faut payer pour que le vœu le plus intime se réalise. Un des artistes afghans avait comparé cette pierre à la sécurité. La sécurité a coûté des milliards et des milliards de dollars pour réaliser le vœu le plus intime de toute une population qui est la paix. Et ce vœu n’a jamais été réalisé.

RFI dédie son antenne ce vendredi aux femmes afghanes. Parmi les artistes afghanes que vous avez rencontrées ces dernières semaines, qu’est-ce que vous pouvez nous dire par rapport à la situation des artistes afghanes, de ce qu’elles ont vécu, leurs craintes, leur difficulté de quitter Afghanistan ?

Il y a d’abord des craintes et des difficultés, des drames et des émotions qui sont communes à tous, aux femmes ou aux hommes. Tous quittent leur pays, leur famille, et ne les reverront plus et il est difficile d’avoir des nouvelles. Les femmes, celles qui arrivent, pensent pour la plupart à celles qui sont restées et qui vont avoir encore plus de difficultés parce que la circulation des femmes déjà non-artistes est très difficile dans un pays régi par les talibans. Et je ne parle pas de l’expression artistique. Une femme, dans la mesure où elle ne peut pas aller à l’école, ne peut pas travailler, ne peut pas s’exprimer et ne peut pas sortir, vous imaginez très bien à quoi elle est réduite. Elle n’a aucun pouvoir (de faire) ou d’être. Sa parole et son existence sont niées. C’est une grande souffrance.

D’autant plus que pendant ces quinze dernières années, la femme afghane s’est battue, elle a réussi – en tout cas dans les grandes villes et notamment à Kaboul – à construire et à faire que ça devienne naturel que la femme retrouve une place dans la ville, une action, un pouvoir. Les femmes sont entreprenantes, elles ont ouvert des entreprises qu’elles ont dirigées. Elles ont acquis la confiance des hommes aussi bien que des femmes. Cela a été une chose acquise. Évidemment, il y avait encore beaucoup de choses à faire, comme partout dans le monde. Là, c’est un bouleversement énorme pour les femmes.

Parmi les artistes femmes qui ont réussi à quitter Kaboul ces derniers jours, pratiquement aucune ne souhaite s’exprimer publiquement, et c’est bien compréhensible, souvent à cause du traumatisme vécu, mais aussi par craintes pour les proches restés au pays. Avec les échos que vous avez eus de la part des artistes, la situation des femmes en Afghanistan et en particulier des femmes artistes sera aussi catastrophique, voire pire qu’avant 2001 ?

Depuis des dizaines d’années, on a toutes les données pour comprendre les talibans. Il y a des chercheurs et des spécialistes qui ont écrit sur qui sont les talibans. Les talibans, c’est une idéologie extrémiste. Donc, il n’y a pas de place pour les femmes.

Vous êtes commissaire d’exposition, mais aussi l’ancienne responsable de l’Institut français d’Afghanistan. Vous avez vu l’évolution de la société, de la culture, de l’art en Afghanistan ces derniers vingt ans. À votre avis, pourquoi n’a-t-on pas réussi après la chute des talibans en 2001 à construire une société et une culture qui résistent aux talibans ?

Il y a des raisons qui sont profondément politiques. Celles-ci, je ne m’engagerai pas à développer, parce que ce n’est pas mon domaine. Mais, je peux vous assurer, en Afghanistan, les différents programmes de reconstruction qui ont été mis en place ont créé de l’émulation, une ouverture vers le monde, une curiosité de la jeune génération. La plupart des artistes sont des autodidactes qui ont d’abord répondu à des appels à projets. Ensuite ils ont mûri leurs propositions et leurs regards d’artiste pour faire des propositions pertinentes. La société dans les grandes villes a évidemment évolué. En vingt ans, la société afghane a fait un bond considérable. La jeunesse, c’est une jeunesse contemporaine. Et l’Afghanistan, à partir du moment où les frontières sont ouvertes et à partir du moment où les techniques et les idées circulent, n’échappe pas à la mondialisation. Donc, ces jeunes ont pris le train en marche dès que cela a été possible. Et ils se sont hissés à l’endroit où se trouvait le monde à ce moment-là.

Donc, oui, il y a eu un bond considérable. Après, l’Afghanistan, c’est complexe. Le pays évolue. L’évolution de la société dans les provinces n’est pas la même que celle des grandes villes et de la capitale. Ensuite, le problème ce sont les choix politiques qui viennent d’ailleurs. La société, elle, était prête, en tout cas une partie de cette grande génération.

Ceux qui souhaitent soutenir les artistes afghans exilés en France, il y a une cagnotte établie par le réseau de solidarité.

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