"Il s'inventait des vies": Alexandre Despallières, potentiel empoisonneur en série mort avant son procès

Alexandre Despallières en 2017, sur une photo diffusée sur son propre compte twitter. - DR
Alexandre Despallières en 2017, sur une photo diffusée sur son propre compte twitter. - DR

Pour beaucoup de ceux qui ont croisé sa route, ce procès était l'occasion inespérée de le voir enfin répondre de ses actes. Ce lundi s'ouvre le procès de l'assassinat d'un ex-producteur de musique de la Warner, Peter Ikin, retrouvé mort dans une chambre d'hôtel parisienne en 2008. Sans le principal accusé.

Son ex-compagnon, Alexandre Despallières, dandy-gigolo soupçonné d'empoisonner à tour de bras les membres de son entourage, avait été mis en examen pour cet assassinat. Mort à son tour en janvier dernier du Covid-19, il ne sera pas là pour se défendre.

Seront tout de même jugés deux complices présumés, Jérémy B. et Vincent B., accusés d'avoir participé à l'élaboration d'un faux testament, qui aurait permis à Alexandre Despallières d'hériter de la fortune du producteur, estimée à plus de 20 millions d'euros. Ils comparaîtront lundi et mardi devant la Cour d'Assises de Paris pour "faux et usage de faux" et "complicité de faux et usage de faux".

"Milliardaire" et "atteint d'une tumeur au cerveau"

Peter Ikin et Alexandre Despallières se rencontrent dans un congrès de la Warner, en 1980, à San Francisco. Producteur d'Elton John ou encore de Madonna, le premier tombe sous le charme du second, d'une grande beauté et au fort pouvoir de séduction.

Une vingtaine d'années séparent leurs retrouvailles. En avril 2008, Alexandre Despallières se rend à Sydney en Australie pour revoir l'ex-producteur. Là, il lui fait croire qu'il est à la tête d'une société numérique estimée à plusieurs milliards d'euros Surtout, il prétend être atteint d'une tumeur au cerveau et que ses jours sont comptés.

"Il lui dit qu'il l'aime depuis 20 ans, qu'il veut en faire son héritier pour ne pas que sa fortune tombe entre les mains de ses frères", avec qui il a coupé les ponts, décrit Me Marion Grégoire, avocate du neveu de Peter Ikin, qui a porté plainte contre Alexandre Despallières après la mort de son oncle.

Overdose de paracétamol

Le 10 octobre, Alexandre Despallières et Peter Ikin signent donc, au Royaume-Uni, un "civil partnership", équivalent du Pacs en France. "Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il faut attendre un mois avant que le contrat soit effectif pour pouvoir toucher l’héritage de son partenaire", explique Me Marion Grégoire. Or, précisément un mois et deux jours après la signature, Peter Ikin succombait.

Lors d'un séjour à Paris, il est retrouvé mort le 12 novembre 2008 dans la chambre d'un hôtel situé rue de la Gaîté. Après l'autopsie, le verdict tombe: mort naturelle, par overdose de paracétamol. À leur arrivée, les secours découvrent un Alexandre Despallières effondré, en larmes.

Huit jours plus tard, à la demande de son compagnon, Peter Ikin est incinéré. Le 9 février, l’affaire est classée. "Absence d’infraction", écrivent les enquêteurs. Pourtant, les proches de la victime sont catégoriques: cette mort soudaine est surprenante, leur ami semblant en bonne santé et ne souffrant d'aucune maladie.

Alexandre Despallières, "tueur en série"

Des voix s’élèvent à l’annonce de la clôture des investigations. À commencer par celle de John Douglas, ami de Peter Ikin. Dans un courrier adressé au procureur, celui-ci se dit "surpris" d’apprendre la mort de l’ex-producteur, plutôt que celle d’Alexandre Despallières, ce dernier étant atteint d’une tumeur au cerveau qui devait bientôt l’emporter. Il dénonce également d'autres morts suspectes dans l’entourage du dandy.

Quatre mois plus tard, c’est au tour d’une autre connaissance de se manifester. À la fois proche de Peter Ikin et ex-compagne du frère d’Alexandre Despallières, l’ancien mannequin Petra Campbell prend à son tour la plume pour écrire au procureur. Elle en est sûre, son ancien beau-frère est un "tueur en série", formule-t-elle explicitement.

Face à cela, le parquet décide de rouvrir l'enquête, d'abord pour rechercher les causes de la mort, puis du chef d'assassinat, en février 2010.

Un testament qui tombe à pic?

D'autant qu'un élément troublant - qui sera central au procès - fait jour. Rapidement après la mort de Peter Ikin, Alexandre Despallières consulte un cabinet d'avocat pour toucher l'héritage de son compagnon, comme convenu grâce au "civil partnership". Mais un obstacle se présente: le contrat, signé au Royaume-Uni, ne s'applique pas en Australie, d'où était originaire le producteur. Ni une ni deux, Alexandre Despallières brandit un testament, daté d'août 2008 et soi-disant signé de la main du défunt, qui stipule que ce dernier lui lègue tous ses biens.

Mais une question se pose: pourquoi Peter Ikin aurait-il légué toute sa fortune à un homme qui devait bientôt mourir? Le document sorti du chapeau ne convainc pas grand monde. Jérémy B. et Vincent B. avoueront tous deux face aux enquêteurs avoir prêté main forte à Alexandre Despallières pour construire cette fausse preuve, fait pour lequel ils comparaissent devant le tribunal.

Lors de sa garde à vue, Vincent B. s'est toujours défendu en expliquant ne pas avoir compris quel document il signait, le testament étant rédigé en anglais. De son côté, Jérémy B. affirme avoir agi sous l'emprise et les menaces de son ex-compagnon. Que ce soit pour son implication dans la mort de Peter Ikin ou dans la fabrication d'un faux testament, Alexandre Despallières, lui, a toujours tout nié.

Première plainte pour tentative d'empoisonnement en 1993

Mais petit à petit, les auditions effectuées au cours de l'enquête retracent les contours de sa personnalité. Il se baladait toujours avec une valise pleine de médicaments et en connaissait parfaitement la posologie, déclare l'un de ses anciens amants. Il arnaquait de nombreuses personnes tombées sous son charme, leur empruntant des sommes importantes sans jamais les rembourser, détaille un autre. Il semblait obsédé par l'argent et la célébrité, prêt à toutes les manipulations pour escroquer ses cibles, décrit son propre frère.

Plus intrigant encore, en 1993, une première plainte pour tentative d'empoisonnement vise Alexandre Despallières, avant d'être classée sans suite. "C'est le brouillon parfait de la mort d'Ikin", commente Sophie Bonnet, journaliste ayant longuement enquêté sur le personnage, travail duquel est né le livre Le maître et l'assassin, publié début mai.

Outre-Atlantique, bien plus tard, on dénonce des faits similaires: en 2002, aux Etats-Unis, le gigolo se rapproche d'une milliardaire nommée Marcelle Becker, par qui il se fait adopter. Celle-ci rompt cependant le contrat qui les lie, quelques jours après l'avoir signé, l'accusant d'avoir tenté de l'empoisonner.

Séducteur hors pair

Ils sont nombreux à dire s'être fait berner par le "bel Alex". En commençant à enquêter, Sophie Bonnet a pris la décision de le rencontrer. S'instaurent alors des rendez-vous hebdomadaires au bar de l'hôtel de luxe Le Meurice, à Paris. "C'était un type délicieux, très beau, bien élevé, vraiment charmant. Il faisait totalement illusion. Au début, je me suis dit qu'il ne pouvait pas faire de mal à une mouche", explique-t-elle auprès de BFMTV.com.

Ce qui fait évoluer son point de vue, ce sont les nombreux témoignages qu'elle commence à récolter. Sous couvert d'anonymat, certains acceptent de lui raconter comment leur vie a été bouleversée par leur rencontre avec Alexandre Despallières. "Presque chaque fois, il avait mis ces personnes sous médicaments avec un but précis: soit pour exercer une emprise, soit pour leur soutirer de l'argent, soit pour les tuer", poursuit Sophie Bonnet.

"On a totalement sous-estimé son pouvoir d'emprise et de manipulation", poursuit-elle, le décrivant comme un personnage "machiavélique, extraordinairement noir, qui a vendu son âme au diable".

L'avocat Olivier Metzner également sous emprise

Les auditions révèlent de nouvelles suspicions, qui ne feront cependant jamais l'objet d'enquête. Son père, sa mère, ses deux grand-mères... Dans son environnement proche, les victimes d'overdose médicamenteuse s'accumulent. "Franchement, je pense qu'il les a drogués", déclarera son frère auprès des enquêteurs, ajoutant qu'Alexandre Despallières avait chaque fois obtenu les biens et l'héritage des victimes.

En 2013, c'est au tour d'une autre de ses fréquentations de succomber. Le ténor du barreau Olivier Metzner, qui comptait parmi ses nombreux amants, est retrouvé mort au large de son île privée, en Bretagne. Suicide par noyade après une overdose. "J'ai la conviction qu'Alexandre Despallières a aussi joué un rôle dans sa mort. Il a exercé son emprise jusqu'au bout", confie Sophie Bonnet, qui rappelle néanmoins que ce dernier est mort présumé innocent.

Lors d'une soirée, le dandy-gigolo propose même un jeu surprenant aux convives: chercher la meilleure méthode pour tuer quelqu'un. Pour lui, aucun doute, c'est l'empoisonnement le plus efficace: nul besoin d'être en contact avec la victime, justifie-t-il, selon des témoins qui ont assisté à la scène.

"Il s'invente des vies et des maladies"

Né à Bois-Colombes en 1968 dans les Hauts-de-Seine, d'un père et d'une mère qui le portent aux nues, Alexandre Despallières attire très tôt dans ses filets de jeunes hommes, mais aussi quelques femmes, enivrés par son charisme. Mentant sans vergogne, se faisant passer pour le fils caché d'Elizabeth Taylor et de Roger Moore, ou encore pour le chanteur du groupe suédois A-ha, au gré de ses tours de charme, il parvient à se faire une petite place dans les hautes sphères de la célébrité, fréquentant quelques stars.

"Toutes les personnes qui l'ont rencontré, à différentes périodes et dans des lieux différents, disent la même chose: c'est un mythomane, qui s'invente des vies et des maladies", résume Me Marion Grégoire.

Selon les experts, Alexandre Despallières est un "fin stratège", "égocentrique", faisant preuve d'une "certaine arrogance" et d'un "manque total d'empathie". Qu'est-ce qui, dans son parcours, l'a guidé sur cette pente? Testé séropositif à l'âge de 16 ans, celui à qui l'on a toujours répété que sa beauté lui ouvrirait des portes "part en vrille", raconte Sophie Bonnet. "Il a été construit dans l'idée que, puisqu'il était très beau, la gloire et la fortune l'attendaient. Alors pourquoi le destin s'acharnait sur lui?"

Contactée, l'avocate d'Alexandre Despallières, Me Laure Heinich, n'a pas donné suite à nos demandes d'interview. Mais elle déclarait récemment au Monde que si "Alexandre Despallières est un personnage romanesque, [...] nous n’avons aucune certitude qu’il ait commis un crime et plusieurs expertises prouvent que Peter Ikin est mort d’une mort naturelle".

À jamais présumé innocent

Malgré plusieurs morts suspectes et des témoignages sur des tentatives d'empoisonnement, Alexandre Despallières n'a jamais été inquiété par la justice. Jusqu'à sa mise en examen, en juin 2010, pour l'assassinat de son compagnon. Malade, il a bénéficié d'une remise en liberté en février 2012 avant un possible procès, puis est mort du Covid-19, en janvier dernier. D'après certains proches, il avait arrêté de prendre son traitement contre le VIH.

Sa mort laisse, encore aujourd'hui, un arrière-goût amer pour toutes les parties du procès qui s'ouvre en son absence. "On nous a privés de cette occasion", commente Me Marion Grégoire.

L'avocate dénonce une procédure judiciaire extrêmement longue et laborieuse, ayant vu défiler quatre juges d'instruction différents en l'espace de 14 ans. "Il était malade, on le savait. Forcément, plus on attend, plus on prend le risque de ne jamais voir le procès avoir lieu."

"Son tour de force final, c'est d'échapper à son procès"

Même discours du côté de la défense. L'avocate de Jérémy B., Me Solenn Le Tutour, évoque auprès de BFMTV.com beaucoup de dépit: "Ce procès n'a plus beaucoup de sens. On est devant une cour d'assises, dans un décorum impressionnant, avec un dossier qui aurait pu être jugé en deux heures devant un tribunal correctionnel. Deux jours, c'est beaucoup trop."

"C'est Alexandre Despallières que tout le monde attendait. Il y a un coup de projecteur sur les deux accusés qui ne correspond pas à ce qu'ils ont commis. Il faut que chacun soit jugé à sa place, pas à celle de celui qui n'est plus là", poursuit-elle.

Malgré tout, avance Sophie Bonnet, l'ombre du "bel Alex" planera forcément sur ces deux jours d'audience. "Son tour de force final, c'est d'avoir réussi, à sa manière, à échapper à son procès. Pour la postérité, il restera innocent, mais il en tirera sûrement de la renommée. C'est exactement ce qu'il souhaitait."

Article original publié sur BFMTV.com

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