SF: "Alt-Life", la BD qui permet de mieux comprendre notre époque

Jérôme Lachasse
·4 min de lecture
Détail de la couverture de la BD
Détail de la couverture de la BD

En science-fiction, l'humanité choisit souvent d'abandonner la Terre devenue invivable en s'envolant vers l'espace, à la recherche d'une nouvelle planète. Prenant à rebours ce cliché, les auteurs de BD Thomas Cadène et Joseph Falzon imaginent un tout autre destin aux Terriens, dans leur série Alt-Life, dont le deuxième tome vient de paraître.

"Alt-Life, c’est le monde virtuel dans lequel l'humanité telle qu’on le connaît s’est échappée, parce qu’il était devenu invivable. Plutôt que de partir dans les étoiles, on a imaginé le départ vers l’intérieur. Dans Matrix, c’était vu comme un enfermement. Dans Alt-Life, c’est une libération, un 'reboot' de l'humanité avec des Adam et Eve 2.0", détaille Thomas Cadène, scénariste de ces deux albums à mi-chemin entre le conte philosophique, le récit érotique et la science-fiction.

Présenté comme un paradis, cette vie alternative est investie par une poignée d'élus (Josiane et René), pionniers d'un nouveau monde 100% virtuel et sans limite dont ont disparu la douleur et les besoins naturels tels que manger ou dormir. Restent le sexe et le vertige de pouvoir créer des mondes entiers, dont ils deviennent les dieux vivants, faillibles et maladroits.

Des scènes d'action inspirées des mangas

L'expérience prend une tournure inquiétante lorsque l'élue, une adolescente, refuse le rôle qu'on lui impose, et les privilèges qui accompagnent ce statut, puisqu'ils supposent que les autres soient défavorisés: "La question qu'on se pose, à l'heure de cette période marquée par le fait religieux, c'est: si on croit en Dieu, est-ce qu’on a vraiment envie qu’il apparaisse? Est-ce qu’on a envie de le rencontrer? Croire en l’idée qu’on se fait de Dieu est beaucoup plus confortable que d’être confronté à une réalité."

Cette histoire assez sombre et violente est paradoxalement dessinée d'une manière assez douce. "Les personnages sont épurés, tandis que les décors foisonnent de détails. Il y a aussi un gros travail de Marie Galopin sur la couleur, qui participe à cette douceur", explique Joseph Falzon, qui a adapté son trait entre ligne claire franco-belge et manga japonais pour bien faire comprendre cette dimension philosophique et religieuse.

"Il y a une sorte de persistance de la légèreté", renchérit Thomas Cadène. "Le seul moment où ça saute un peu, ce sont les moments d’action et de violence. Joseph quitte la ligne claire de Moebius pour aller vers quelque chose de plus japonisant. Contrairement au reste de l’album, l’action a alors plus de chair. L’irruption de la violence dans cette histoire est particulièrement frappante", dit-il à propos des scènes d'action de l'album, inspirées de mangas comme Gunnm et Dragon Ball.

"Avec les lecteurs, on découvre des choses inattendues"

Alt-Life leur permet de questionner les apories du monde contemporain, et l'évolution des rapports humains au cours des quarante dernières années, avec la mainmise de l'informatique sur la vie quotidienne. "Plus jeune, sans doute sous l’influence de Matrix, Strange Days ou Existenz de Cronenberg, je croyais qu’on avait plus de chance de finir dans un ordi que dans l’espace. La réalité me donne un peu raison", ajoute le scénariste. Selon L’Obs, Alt-Life est la BD actuelle "qui parle le mieux de l’époque".

Comme souvent en science-fiction, Alt-Life évoque le "vertige de la condition humaine", où "des humains essayent de lutter avec leurs petits moyens" contre des forces qui les dépassent. Prenant garde de ne pas juger ce futur vers lequel nous nous dirigeons inexorablement, la série est "une exploration dont on sort avec davantage de questions que de réponses", assure Thomas Cadène.

Chacun y voit ce qu'il veut y voir. "Certains y voient quelque chose d'hyper pessimiste ou au contraire quelque chose de possible qui ne serait pas forcément désagréable. Ça questionne, chacun y projette ce qu’il veut. Chacun fait son propre livre. En discutant avec les lecteurs, on découvre des choses inattendues sur notre travail." Le scénariste lui-même n'a pas d'avis définitif sur le sens caché de son œuvre: "Quand j’écris, je pars en exploration avec les personnages."

L'exploration est pour l'instant terminée: "Il est improbable qu'un troisième tome sorte", indique Thomas Cadène, qui précise que "chaque album peut se suffire à lui-même".

Article original publié sur BFMTV.com